La nourriture dite offerte aux idoles était un problème assez sérieux pour les premiers chrétiens. Le problème tenait au fait qu'une même communauté ecclésiale pouvait fort bien réunir des Juifs et d'anciens païens récemment convertis. Il importe de se rappeler...
La nourriture dite offerte aux idoles était un problème assez sérieux pour les premiers chrétiens. Le problème tenait au fait qu'une même communauté ecclésiale pouvait fort bien réunir des Juifs et d'anciens païens récemment convertis. Il importe de se rappeler ceci: le paganisme de masse des temps évangéliques n'était déjà plus un phénomène profondément religieux. Ceux que nous appelons païens, il serait plus exact de les appeler simplement des gens séculiers; la plupart d'entre eux, avant leur conversion au Christ, pensaient peu à la religion, s'ils y pensaient jamais. Ces gens mangeaient habituellement la nourriture qui leur était familière, sans penser du tout, ou peut-être en oubliant complètement, que, formellement, la viande achetée par exemple au marché de la ville avait été consacrée aux dieux protecteurs de ce même marché.
Il en résultait que, formellement, toute la nourriture vendue sur les marchés était consacrée aux dieux païens, elle était toute offerte aux idoles, mais les anciens païens convertis au Christ ne s'en inquiétaient pas plus qu'avant leur conversion. Ils ne pensaient tout simplement à aucun dieu ni à aucune religion lorsqu'ils faisaient leurs achats au marché de la ville, ni avant leur conversion, ni après. Les chrétiens d'origine juive, eux, prenaient tout cela beaucoup plus au sérieux: ils n'achetaient jamais de viande ni d'autres produits au marché de la ville; ils avaient leurs propres boutiques, où tous les produits étaient garantis casher.
Bien sûr, après la venue du Christ, tout ce qui vient d'être décrit n'avait plus d'importance de principe, d'autant moins pour les païens, à qui personne n'avait jamais demandé d'observer la cacherout. Néanmoins, lorsque des Juifs et d'anciens païens se retrouvaient à la même table, il arrivait que sur cette table apparaisse une nourriture formellement consacrée aux dieux païens; et si, pour les anciens païens, cette consécration ne signifiait absolument rien et ne changeait rien, pour les Juifs la situation devenait manifestement une occasion de chute. Ils ne parvenaient pas à se défaire de l'idée qu'ils péchaient contre Dieu en mangeant une nourriture consacrée aux dieux païens, et leur conscience les condamnait, bien qu'ils n'eussent objectivement aucune raison de s'inquiéter. Et dans une telle situation, Paul conseille de ne pas ignorer ce genre d'inquiétude. Il ne faut pas placer un frère dans une situation difficile pour lui et grosse d'une occasion de chute, si l'on peut l'éviter. Bien sûr, une question peut se poser: jusqu'où peuvent aller les exigences de ceux qui se scandalisent tantôt de ceci, tantôt de cela, et à quoi vaut-il vraiment la peine de renoncer pour tenir compte de la délicatesse religieuse d'autrui?
La réponse n'est pas difficile à trouver dans l'épître de l'apôtre: il y est question de choses spirituellement indifférentes pour celui qui est prêt à faire un pas vers l'autre. De ce qui ne touche pas l'essence de sa vie spirituelle. Pour un ancien païen, par exemple, il était totalement indifférent que la viande posée sur la table fût casher ou qu'elle eût été achetée au marché de la ville. Dans ce cas, il vaut mieux aller au-devant de celui pour qui cela n'est pas indifférent: car la vie spirituelle de l'ancien païen ne souffre nullement d'un tel pas.
Mais la vie spirituelle de son frère juif peut en souffrir: une discorde intérieure constante ne favorise nullement une vie spirituelle normale. Telle est la règle générale que Paul conseille de suivre: l'homme religieusement moins scrupuleux doit céder à l'homme religieusement plus scrupuleux dans la mesure où de telles concessions ne détruisent pas sa propre vie spirituelle. Alors beaucoup de problèmes de la vie ecclésiale se résoudront d'eux-mêmes, et il y aura davantage de paix dans les assemblées de l'Église.
7 b) Var. « de l’idée qu’ils se font encore de l’idole ».
8 c) Les var. du grec permettent d’autres traductions moins probables.
12 d) Le Christ ici c’est la communauté comme en 1.13 ; 6.15 ; 12.12.
Tandis qu’il écrivait les épîtres aux Thessaloniciens, Paul évangélisait Corinthe durant plus de dix-huit mois, Ac 18.1-18, du printemps 50 à la fin de l’été 51. Selon sa coutume d’agir dans les grands centres, il voulait implanter la foi au Christ dans ce port fameux très peuplé, d’où elle rayonnerait dans toute l’Achaïe, 2 Co 1.1 ; 9.2. De fait, il réussit à y établir, surtout dans les couches modestes de la population, 1 Co 1.26-28, une forte communauté. Mais cette grande ville était un foyer de culture grecque, où s’affrontaient des courants de pensée et de religion fort divers. Le contact de la jeune foi chrétienne avec cette capitale du paganisme devait poser pour les néophytes bien des problèmes délicats. C’est à les résoudre que s’emploie l’Apôtre dans les deux lettres qu’il leur écrit.
La genèse de ces deux épîtres est assez claire, en dépit de quelques points douteux. Une première lettre « précanonique », 1 Co 5.9-13, de date incertaine, n’a pas été conservée. Plus tard, durant le séjour qu’il fit à Éphèse au cours du troisième voyage, durant juste un peu plus de deux ans (52-54), Ac 19.1 ; 20.1, des questions apportées par une délégation de Corinthiens, 1 Co 16.17, auxquelles s’ajoutaient des informations reçues par le moyen d’Apollos, Ac 18.27s ; 1 Co 16.12, et des « gens de Chloé », 1 Co 1.11, poussèrent Paul à écrire une nouvelle lettre, qui est notre 1 Co, aux environs de Pâques 54 (1 Co 5.7s ; 16.5-9). Peu après, une crise dut se produire à Corinthe, où Timothée joua probablement un rôle, (1 Co 4.17 ; 16.10-11) et qui l’obligea à y faire une visite rapide et pénible, 2 Co 1.23–2.1, au cours de laquelle il promit de revenir bientôt, 2 Co 1.15-16. En fait, il ne revint pas et remplaça cette visite par une lettre sévère et écrite « parmi bien des larmes », 2 Co 2.3s, 9, qui produisit un effet salutaire, 2 Co 7.8-13. C’est en Macédoine, après avoir quitté Éphèse à la suite de crises très graves mal connues de nous, 1 Co 15.32 ; 2 Co 1.8-10 ; Ac 19.23-40, que Paul apprit de Tite cet heureux résultat, 2 Co 1.12s ; 7.5-16 ; et c’est alors qu’il écrivit les deux parties de 2 Co, pendant le printemps et l’été de 55. Il devait ensuite repasser par Corinthe, Ac 20.1s, cf. 2 Co 9.5 ; 12.14 ; 13.1, 10, pour de là remonter à Jérusalem et y être fait prisonnier.
Selon certains, 2 Co serait une compilation de plusieurs lettres – jusqu’à cinq – envoyées par Paul à Corinthe en différentes occasions. D’autres, moins impressionnés par les transitions difficiles que cette théorie cherche à expliquer, admettent cependant que les chap. 10-13 ne peuvent être la suite de 1-9. Il est psychologiquement impossible que Paul passe brutalement de la célébration de la réconciliation des chap. 1-9 à l’admonestation amère et aux justifications sarcastiques des chap. 10-13. On a suggéré que les chap. 10-13 pourraient être l’épître écrite dans les larmes, à cause de leur ton sévère, mais cela ne convient guère au contexte. L’épître écrite dans les larmes a été provoquée par la conduite d’un individu, 2 Co :2.5-8, or il n’y est même pas fait allusion dans les chap. 10-13, qui parlent du tort fait aux communautés par les faux apôtres. Il est donc plus probable que ces chapitres ont été déterminés par une détérioration de la situation à Corinthe après l’envoi des chap. 1-9.
Si ces épîtres apportent sur l’âme de Paul et sur ses relations avec ses convertis des lumières d’un extrême intérêt, leur importance doctrinale n’est pas moindre. Nous y trouvons, surtout dans 1 Co, des informations et des décisions sur bien des problèmes cruciaux du christianisme primitif, aussi bien dans sa vie intérieure : pureté des mœurs, 1 Co :5.1-13 ; 6.12-20, mariage et virginité, 1 Co 7.1-40, tenue des assemblées religieuses et célébration de l’eucharistie, 11-12, usage des charismes, 1 Co 12.1–14.40, – que dans ses rapports avec le monde païen : appel aux tribunaux, 1 Co 6.1-11, viandes offertes aux idoles 8-10. Ce qui aurait pu n’être que cas de conscience ou règlements de liturgie devient, grâce au génie de Paul, occasion de vues profondes sur la vraie liberté de la vie chrétienne, la sanctification du corps, le primat de la charité, l’union au Christ. La défense de son apostolat, 2 Co 10-13, lui inspire des pages splendides sur la grandeur du ministère apostolique, 2 Co 2.12 – 6.10 ; et le sujet très concret de la collecte, 2 Co 8-9, est illuminé par l’idéal de l’union entre les Églises. L’horizon eschatologique est toujours présent et sous-tend tout l’exposé sur la résurrection de la chair, 1 Co 15. Mais les descriptions apocalyptiques de 1 Th et 2 Th font place à une discussion plus rationnelle qui justifie cette espérance difficile pour des esprits grecs. Cette adaptation de l’Évangile au monde nouveau où il pénètre se manifeste surtout dans l’opposition de la folie de la Croix à la sagesse hellénique. Aux Corinthiens qui se divisent en s’opposant leurs différents maîtres et leurs talents humains, Paul rappelle qu’il n’y a qu’un seul maître, le Christ, un seul message, le salut par sa croix, et que là est la seule et vraie Sagesse, 1 Co 1.10 – 4.13. Ainsi, par la force des choses et sans renier les perspectives eschatologiques, il est amené à insister davantage sur la vie chrétienne présente, comme union au Christ dans la vraie connaissance qui est celle de la foi. Cette vie que donne la foi, il va l’approfondir encore, et, cette fois, par rapport au judaïsme, à la suite de la crise galate.