Les adversaires de Jésus ont tenté plus d'une fois de Le prendre en défaut sur Sa connaissance de l'Écriture et de la tradition : ils Lui posaient un problème plus ou moins connu relevant de la Halakha (le droit canonique juif), pour voir comment ce Maître s'en tirerait. La question des sadducéens sur la femme qui...
Les adversaires de Jésus ont tenté plus d'une fois de Le prendre en défaut sur Sa connaissance de l'Écriture et de la tradition : ils Lui posaient un problème plus ou moins connu relevant de la Halakha (le droit canonique juif), pour voir comment ce Maître s'en tirerait. La question des sadducéens sur la femme qui avait eu plusieurs maris, morts l'un après l'autre, était du même ordre. Or la réponse de Jésus s'est révélée tout à fait inattendue. Il rejette d'emblée non seulement les solutions traditionnelles du problème, mais aussi le point de vue même à partir duquel il est posé : Il brise, pour ainsi dire, le paradigme traditionnel de la pensée. Et cela n'a rien d'étonnant : pour Jésus, le monde est le Royaume. Il ne le perçoit que de cette manière.
Une telle perception ne nous est pas facile, tandis que Lui est né avec elle. Ce n'est pas qu'Il soit incapable de regarder le monde autrement, mais un autre regard Lui est contre nature. C'est pourquoi Il voit des réponses inattendues et paradoxales aux questions traditionnelles. Dans ce cas également, le Sauveur répond tout autrement qu'on aurait pu s'y attendre. Comme toujours, Il parle du Royaume : il n'y a pas de morts en lui, pas plus qu'il n'y existe de notion de mariage au sens terrestre. Bien sûr, les hommes ne deviennent pas des anges après la résurrection, mais leur vie devient réellement, sous certains rapports, plus semblable à celle des anges qu'à celle des hommes du monde déchu.
Dans le Royaume, tout est différent, absolument différent de ce qu'imaginait l'immense majorité des contemporains de Jésus. Car la plénitude de la vie y est absolue : chacun a la sienne, mais pour tous elle est absolue. Il n'y a pas de morts là-bas, alors que notre esprit humain imagine même le Royaume dans le cadre du paradigme familier de la vie et de la mort. Même l'immortalité nous apparaît souvent non comme une qualité nouvelle de l'être, mais comme le prolongement à l'infini de sa qualité terrestre actuelle, avec toutes les relations de cette vie terrestre et tous ses problèmes, parfois véritablement insolubles si on les prolonge indéfiniment sans rien y changer. C'est précisément ce que faisaient les sadducéens en soumettant à leurs adversaires des problèmes semblables à celui qu'ils ont proposé à Jésus.
Mais Lui répond à Sa manière, depuis le Royaume, depuis cette plénitude de la vie véritable qui seule peut être appelée vie au sens authentique du terme. Et ceux qui L'interrogeaient se taisent. Ils n'ont plus rien à dire : le monde qui se découvre à eux dans les réponses du Sauveur ressemble trop peu à celui auquel ils sont habitués, aussi différent que le ciel et la terre.
5 m) En 17.22-37, Luc, suivant une de ses sources, avait traité du retour glorieux de Jésus à la fin des temps. Ici, comme Mc qu’il suit et combine avec une autre source, il traite de la ruine de Jérusalem, sans y mêler la fin du monde comme fait Mt, cf. Mt 24.1 ; 19.44.
15 n) attribue ici à Jésus l’initiative que Mt 10.20 ; Mc 13.11 ; 12.12 réservent à l’Esprit du Père (Mt) ou à l’Esprit-Saint (Mc et Lc). Cf. Ac 6.10 ; Jn 16.13-15.
20 o) Comme en 19.43-44, les expressions sont bibliques et n’ont rien d’une description faite après l’événement.
22 p) Peut-être allusion à Dn 9.26s.
24 q) Voir les soixante-dix ans de Jr 25.11 ; 29.10 ; 2 Ch 36.20-21 ; Dn 9.1-2, repris dans la prophétie des soixante-dix semaines d’années de Dn 9.24-27, chiffres symboliques et mystérieux du temps accordé par Dieu aux nations païennes pour châtier Israël coupable, après quoi celui-ci verra sa délivrance.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.