Bible-Centre

La Bible en cinq ans pour le 19 septembre 2019

La Bible de Jérusalem (fr)

Cantique des Cantiques, Chapitre 4

1 Cinquième poème
1 LE BIEN-AIMÉ Que tu es belle, ma bien-aimée,
que tu es belle !
Tes yeux sont des colombes,
derrière ton voile ;
tes cheveux comme un troupeau de chèvres,
ondulant sur les pentes du mont Galaad.
2 Tes dents, un troupeau de brebis tondues
qui remontent du bain.
Chacune a sa jumelle
et nulle n’en est privée.
3 Tes lèvres, un fil d’écarlate,
et tes discours sont ravissants.
Tes joues, des moitiés de grenades,
derrière ton voile.
4 Ton cou, la tour de David,
bâtie par assises.
Mille rondaches y sont suspendues,
tous les boucliers des preux.
5 Tes deux seins, deux faons,
jumeaux d’une gazelle,
qui paissent parmi les lis.
6 Avant que souffle la brise du jour
et que s’enfuient les ombres,
j’irai à la montagne de la myrrhe,
à la colline de l’encens.
7 Tu es toute belle, ma bien-aimée,
et sans tache aucune !
8 Viens du Liban, ô fiancée,
viens du Liban, fais ton entrée.
Abaisse tes regards, des cimes de l’Amana,
des cimes du Sanir et de l’Hermon,
repaire des lions,
montagnes des léopards.
9 Tu me fais perdre le sens,
ma sœur, ô fiancée,
tu me fais perdre le sens
par un seul de tes regards,
par un anneau de ton collier !
10 Que ton amour a de charmes,
ma sœur, ô fiancée.
Que ton amour est délicieux, plus que le vin !
Et l’arôme de tes parfums,
plus que tous les baumes !
11 Tes lèvres, ô fiancée,
distillent le miel vierge.
Le miel et le lait
sont sous ta langue ;
et le parfum de tes vêtements
est comme le parfum du Liban.
12 Elle est un jardin bien clos,
ma sœur, ô fiancée ;
un jardin bien clos,
une source scellée.
13 Tes jets font un verger de grenadiers,
avec les fruits les plus exquis,
grappes de henné avec des nards ;
14 le nard et le safran,
le roseau odorant et le cinnamome,
avec tous les arbres à encens ;
la myrrhe et l’aloès,
avec les plus fins arômes.
15 Source des jardins,
puits d’eaux vives,
ruissellement du Liban !
16 LA BIEN-AIMÉE Lève-toi, Aquilon,
accours, Autan !
Soufflez sur mon jardin,
qu’il distille ses aromates !
Que mon bien-aimé entre dans son jardin,
et qu’il en goûte les fruits délicieux !
Notes:
Commentaire sur le fragment en cours
Commentaire sur le livre
Notes sur la partie

1 c) Cet éloge physique de la bien-aimée est repris partiellement en 6.4-7 et plus longuement en 7.2-10 ; l’éloge physique du bien-aimé sera donné en 5.10-16. Comparer le portrait de l’épouse parfaite, Pr 31.10-31. Un éloge assez plat de la beauté de Sara figure dans l’Apocryphe de la Genèse de Qumrân (Gn 12.15). Les chants d’amour égyptiens contiennent des pièces analogues. C’est l’un des genres classiques de la poésie arabe le was.f, « description ». Les descriptions du Cantique accumulent les métaphores empruntées à tout le domaine de la nature, avec une série, inattendue dans un chant d’amour, de noms géographiques libano-palestiniens Galaad, Liban (Amana, Sanir, Hermon), Tirça, Jérusalem, Heshbôn, Bat-Rabbîm, Damas, le Carmel ; ce qui permettrait d’entrevoir dans la bien-aimée une personnification poétique de la Terre sainte et du royaume salomonien.


1 d) La fiancée était voilée quand on la présentait à son époux, Gn 24.65 ; 28.23-25.


2 e) On attendrait plutôt « à tondre », car c’est avant la tonte qu’on lavait les bêtes ; mais l’auteur du Cantique cherche seulement une image évocatrice.


6 f) Reprise de 2.16-17. Le double site est identifié par le Targum au mont Moriyya, comme pour 2.17. Il y a un jeu de mot entre Morriya et mor « myrrhe » (3.6).


7 g) Comparer l’éloge d’Absalom, 2 S 14.25. — La liturgie applique le v. à l’Immaculée Conception de Marie.


8 h) « Viens » ’etî versions ; « Avec moi » ’ittî hébr. De même au stique suivant.


8 i) La jeune fille est appelée la « fiancée » seulement dans ce poème de 4.8-5.1, où le mot revient six fois.


8 j) La strophe est difficile à expliquer. C’est peut-être le fragment d’un poème plus long. Jointe aux strophes suivantes, qui lui sont rattachées par les mots clés « fiancée » (cinq fois) et « Liban », vv. 11, 15, elle pourrait être un appel à la bien-aimée de quitter un pays difficile et dangereux pour rejoindre le bien-aimé et devenir son « jardin », cf. 6.2.


9 k) Encore aux vv. 10, 12 ; 5.1, 2. L’expression est peut-être empruntée au vocabulaire des poésies d’amour égyptiennes, où elle est courante. Mais ces poésies emploient « frère » pour désigner le bien-aimé, ce que ne fait jamais, cf. par contraste 8.1.


11 l) Le bien-aimé est transporté par les regards de sa fiancée, v. 9, le goût de ses baisers, v. 11, le parfum de ses vêtements, vv. 10, 11. On peut citer des parallèles tirés des poésies égyptiennes ou arabes ; on en trouverait dans toutes les littératures.


12 m) Comme le vignoble de 1.6 ; 2.15, le jardin avec sa source et sa flore choisie, un « paradis », v. 13, cf. Gn 2.9-10, est une image des attraits de la bien-aimée. Le thème de la « Belle Jardinière » ou du « Verger d’Amour » se retrouve dans la poésie égyptienne. Mais le jardin est clos, v. 12, jusqu’au moment où la fiancée l’ouvrira à son bien-aimé, v. 16, pour les épousailles, 5.1. Comparer Pr 5.15-20 sur l’amour conjugal.


12 n) « jardin » gan versions ; « vague » gal hébr., toujours au pluriel ailleurs ; c’est une simple faute de graphie.


13 o) En hébr. pardes, comme Qo 2.5 ; Ne 2.8, mot perse signifiant « parc », dont nous avons fait « paradis ».


14 p) Les plantes des vv. 13-14 ne peuvent pas vivre ensemble et, sauf le grenadier, ne poussent pas en Palestine. C’est un jardin imaginaire qui rassemble les aromates les plus rares, selon un thème fréquent de ces poèmes, 1.2-3, 12-14 ; 3.6 ; 5.5, 13. Comparer la Sagesse dans Si 24.12-21.


Le Cantique des Cantiques, c’est-à-dire le Cantique par excellence, ou le plus beau Chant, célèbre l’amour mutuel d’un Bien-aimé et d’une Bien-aimée, qui se joignent et se perdent, se cherchent et se trouvent. Le Bien-aimé est appelé « roi », 1.4 et 12, et « Salomon », c’est-à-dire « le Pacifique », 3.7 et 9 ; la Bien-aimée est appelée « la Sulamite, la Pacifiée », 7.1, « celle qui a trouvé la paix », 8.10. On a rapproché le nom « Sulamite » de la Sunamite qui apparaît dans l’histoire de David et de Salomon, 1 R 1.3 ; 2.21-22. Comme la tradition savait que Salomon avait composé des cantiques, 1 R 5.12, on lui a attribué ce cantique au superlatif, d’où le titre du livre (1.1), comme on lui attribua, parce qu’il était un sage, les Proverbes, l’Ecclésiaste et la Sagesse. À cause du titre, on rangea le Cantique dans la Bible grecque parmi les livres sapientiaux après l’Ecclésiaste, dans la Vulgate entre l’Ecclésiaste et la Sagesse. Dans la Bible hébraïque, le Cantique est rangé parmi les « Écrits » qui forment la troisième et la plus récente partie du canon juif. Vers le Ve siècle de notre ère, quand le Cantique fut utilisé dans la liturgie juive pascale, il devint l’un des cinq « megillôt », ou rouleaux, qu’on lisait aux grandes fêtes.

Ce livre qui emploie le langage d’un amour passionné, a étonné. Le nom de YHWH n’y apparaît que sous une forme abrégée, YH, dans 8.6 « une flamme de Yah(vé) ». Au Ier siècle de notre ère, les Juifs chantaient le Cantique dans les fêtes profanes de mariage et continuèrent à le faire, malgré l’interdiction portée par Rabbi Aqiba. Dans les milieux juifs, des doutes se sont élevés sur la canonicité du Cantique et ont été résolus par un appel à la tradition. C’est en se fondant sur celle-ci que l’Église chrétienne a toujours reçu le Cantique comme une Écriture sainte.

Il n’y a pas de livre de l’Ancien Testament dont on ait proposé des interprétations plus divergentes.

On a cherché l’origine du Cantique dans le culte d’Ishtar et de Tammouz, et dans les rites anciens de mariage divin, de hiérogamie cultuelle, qu’on suppose accomplis par le roi, substitut du dieu. Un tel rituel, emprunté aux Cananéens, aurait été pratiqué aussi dans le culte de Yahvé, et le Cantique serait le livret expurgé et démythisé de cette liturgie. Cette théorie cultuelle et mythologique est inacceptable, car on ne peut imaginer un croyant israélite qui démarquerait ces productions d’une religion de la fécondité, dénoncée tant de fois par tous les prophètes (Isa 7.10 ; Jr 7.18 ; Ez 8.14 ; Za 12.11), pour en tirer des chants d’amour. S’il y a des rencontres d’expressions entre les hymnes à Ishtar ou à Tammouz et le Cantique, c’est parce que les uns et les autres parlent le langage de l’amour.

L’interprétation allégorique est devenue commune chez les Juifs à partir du IIe siècle de notre ère : l’amour de Dieu pour Israël et celui du peuple pour son Dieu sont représentés comme les rapports entre deux époux. C’est le thème de l’allégorie nuptiale que les prophètes ont longuement développé depuis Osée. Les auteurs chrétiens, surtout sous l’influence d’Origène et malgré l’opposition individuelle de Théodore de Mopsueste, ont suivi la même ligne que l’exégèse juive, mais l’allégorie est devenue chez eux celle des noces du Christ et de l’Église ou de l’union mystique de l’âme avec Dieu. Beaucoup de commentateurs catholiques modernes s’en tiennent au thème général de Yahvé, époux d’Israël, ou bien ils cherchent à retrouver dans la suite du Cantique l’histoire des conversions d’Israël, de ses désillusions et de ses espérances. Le caractère inspiré et canonique du Cantique leur paraît exiger qu’il chante autre chose que l’amour profane. De fait, le poète semble reprendre parfois le langage prophétique de l’Alliance, comme dans l’expression « chercher, trouver » (Ct 3.1-2), et son œuvre présente assez de contacts avec le Ps 45 qui soulève les mêmes problèmes d’interprétation. Par ailleurs, deux écrits apocryphes du Ier siècle de notre ère semblent dépendre du Cantique : dans « La vie d’Adam et d’Ève », écrit antérieur à 70 ap. J.-C., on mentionne le nard, le crocus, le calame, le cinnamome (cf. Ct 4.14), en parlant d’Ève et de Seth ; dans le 4e livre d’Esdras (fin du Ier siècle) se succèdent les images de la vigne, de la colombe et du lis, comme dans Ct 1.14-2.1.

Pour beaucoup d’exégètes, le Cantique serait un recueil de chants célébrant l’amour mutuel et fidèle qui scelle le mariage. Il proclame la légitimité et il exalte la valeur de l’amour humain ; le sujet n’est pas seulement profane puisque Dieu a béni le mariage, entendu moins comme un moyen de procréation que comme l’association affectueuse et stable de l’homme et de la femme (Gn 2, Pr 2.17 ; 5.18 ; 31.10 ; Ml 2.14 ; Si 26). Sous l’influence du Yahvisme, la vie sexuelle que le milieu cananéen concevait à l’image des relations entre divinités de la fécondité, est ici démythologisée et considérée avec un sain réalisme. Le même amour humain est accessoirement le sujet d’autres livres de l’Ancien Testament, ainsi dans les vieux récits de la Genèse, dans l’histoire de David et dans le livre de Tobie ; il est alors traité de la même manière et parfois avec des expressions très proches de celles du Cantique ; son honnêteté justifie le transfert que les Prophètes en font aux relations de Yahvé et d’Israël. Ainsi le Cantique dégage l’amour de l’homme et de la femme des contraintes du puritanisme comme des licences de l’érotisme. Tel serait le sens littéral de cet écrit, qui légitime son classement parmi les livres sapientiaux : comme eux, le Cantique se préoccupe de la condition humaine et en considère l’un de ses aspects vitaux.

Toutefois, peut-on parler ici d’un simple recueil de chants d’amour, d’une sorte de répertoire de circonstance pour la célébration des mariages (cf. Jr 7.24 ; 16.9) ? On invoque des rapprochements avec les cérémonies et les chants de noces des Arabes de Syrie et de Palestine. On cite les éloges physiques du bien-aimé et de la bien-aimée, semblables au was.f « description » de la poésie arabe. On rapproche surtout les chants d’amour de la poésie égyptienne, œuvres littéraires qui évoquent partout, comme le Cantique, les fleurs, les parfums, les parures, les jardins, et où l’amant dit aussi « ma sœur » à sa bien-aimée. Ces pièces sont des variations sur un même thème, ce qui explique qu’il y ait de nombreux doublets ; elles n’étaient pas destinées à être récitées ou chantées toutes à la suite. L’auteur du Cantique, en habile lettré, s’inspirerait de ces poèmes égyptiens, connus depuis longtemps en Israël, mais il ne suivrait pas de plan défini. Il faut d’ailleurs se rappeler que le langage de l’amour utilise partout les mêmes images et les mêmes hyperboles.

Peut-on aller plus loin ? L’intention de l’auteur se révélerait dès le début dans quelques traits concernant l’Égypte : la cavale attelée aux chars de Pharaon, (1.9), le teint basané de la jeune femme (1.3) qui s’applique à elle-même le nom de « lotus » (2.1), mot hébreu emprunté à l’égyptien sshshn. Étant donné la paronomase « Salomon / Sulamite » (7.1), on est alors amené à évoquer le mariage de Salomon et de la fille du Pharaon (1 R 3.1 ; 7.8 ; 9.16,24 ; 2 Ch 8.11). Cet épisode serait donc à la base du livret du Cantique ; il rendrait compte de la place centrale occupée par le personnage de Salomon, en particulier lors de la description de ses épousailles (3.6 s.). De plus, le poète hébraïque se plaît à multiplier dès le prologue les paronomases et les allitérations autour du nom de Salomon. N’est-ce pas pour attirer l’attention des auditeurs, au début de son œuvre, sur la personnalité du fils de David, type du Messie pacifique, tant attendu par Israël à l’époque du second Temple ? On est en effet d’accord pour assigner le Cantique à cette période, en raison des aramaïsmes, de la présence d’un mot grec (3.9) et d’un mot perse (4.13), sans parler de plusieurs archaïsmes. Le lieu de composition est certainement la Palestine ; le Cantique renferme de nombreux noms géographiques en relation avec la Terre sainte, et l’on s’étonne d’ailleurs de les voir figurer dans une telle poésie amoureuse. La mention de la ville de Tirça (6.4), par exemple, s’explique par la signification de ce nom : « agréable, plaisante ». Le poète mettrait donc en scène le nouveau Salomon, roi d’Israël et figure messianique, avec sa fiancée d’origine païenne, dans la Sion future des temps nouveaux. Ses chants d’amour prendraient de la sorte une connotation universaliste et messianique. Certaines expressions énigmatiques, comme les monts de Béter (2.17) ou les chars d’Amminadib (6.12), pourraient alors s’interpréter dans un contexte biblique.

Une telle hypothèse se trouverait confirmée par la présence de plusieurs refrains, de nombreuses répétitions, de mots-crochets, qui assurent à l’ensemble du livret, apparemment si morcelé, une certaine unité littéraire permettant de discerner une dizaine de poèmes, encadrés par un prologue (1.1-4) et un épilogue (8.5-7) suivi d’additions. 2.6-7 et 8.3-4 forment une grande inclusion.

Enfin, l’interprétation ici proposée permettrait d’appliquer le Cantique aux relations du Christ Jésus avec son Église ou en particulier avec chacun des croyants. Ainsi se justifierait l’usage admirable qu’en ont fait les mystiques chrétiens comme saint Jean de la Croix.

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