« Les péchés de certains sont déjà visibles de tous, avant même le Jugement ; ceux des autres seront révélés plus tard. Il en va de même des bonnes œuvres : certaines sont déjà visibles, et celles qui ne le sont pas ne resteront pas inaperçues. » On peut lire ces paroles dans...
« Les péchés de certains sont déjà visibles de tous, avant même le Jugement ; ceux des autres seront révélés plus tard. Il en va de même des bonnes œuvres : certaines sont déjà visibles, et celles qui ne le sont pas ne resteront pas inaperçues. » On peut lire ces paroles dans la traduction russe Bonne Nouvelle, qui paraît ici la plus heureuse et correspond de la manière la plus exacte et la plus simple à beaucoup d'autres traductions modernes, par exemple la New American Standard ou la New Jerusalem. Mais pourquoi la traduction synodale comme celle de Cassien estompent-elles quelque peu cette pensée si simple : non seulement le mal caché deviendra manifeste, mais le bien caché ne passera pas non plus inaperçu ?
Cela a, bien sûr, un certain sens, car la question n'est pas si simple. D'une part, nous devons reconnaître que le bien caché deviendra lui aussi manifeste, comme il découle directement des paroles de l'Évangile : « …car il n'y a rien de caché qui ne soit révélé, ni de secret qui ne soit connu » (Mt 10:26). Il n'y a ici aucune condition quant à la justice de ce qui sera révélé. On pourra nous faire remarquer de telles significations dans le contexte : il est bien question de mauvaises actions. De mauvaises actions, oui, avant ces paroles ; mais, immédiatement après, il est question de la révélation du bien. Or le contexte comprend, par définition, aussi le texte qui suit.
D'autre part, nous devons reconnaître qu'il y a tout de même un problème. Mais lequel ? Qu'est-ce qui a troublé les auteurs de deux des plus grandes traductions, la synodale et celle de Cassien ?
C'est le problème du désintéressement dans l'accomplissement du bien. Si nous faisons le bien en secret uniquement parce que nous sommes absolument certains qu'au Jugement dernier cela sera révélé et nous permettra de nous élever au-dessus de quelqu'un, nous sommes perdus. Nous forçons volontairement le trait pour assombrir le tableau ; bien sûr, les choses sont souvent beaucoup moins tranchées, mais, au fond, il en est ainsi. Et le fait est que le bien secret constitue pour la société la plus haute vertu, indépendamment de ce que pense la personne… Même si elle ne songe pas à s'élever au-dessus de quelqu'un, mais espère simplement que cela lui apportera quelque chose dans l'autre monde, qu'elle en sera récompensée d'une manière ou d'une autre.
C'est l'une des idées les plus importantes qui détournent du christianisme les personnes qui réfléchissent — ou, plus exactement, les détournent de ces chrétiens qui ont l'air de saints, mais n'ont au fond qu'une seule pensée : mon propre salut. Or ce n'est précisément qu'une idée, et le christianisme n'est pas un recueil d'idées. Même si l'on peut trouver dans l'Évangile des paroles qui en parlent directement, il se peut que nous n'en comprenions tout simplement pas le sens. Il ne nous est pas donné de connaître grand-chose de « l'autre monde ». Nous sommes tous pécheurs et nous ne savons jamais quel plateau l'emportera lorsque nos péchés et nos vertus seront pesés. Il y a des péchés dont nous ne nous souvenons pas, auxquels nous ne pensons pas, que nous commettons par centaines chaque semaine ; et ce sont peut-être eux qui seront le sable faisant pencher la balance.
Monseigneur Antoine raconte la parabole de deux femmes venues se repentir. L'une avait commis un grand et terrible péché, l'autre n'avait rien fait de particulier. Leur père spirituel leur dit alors : « Allez chercher des pierres à la mesure de vos péchés : toi, dit-il à la première, trouve-en une grosse et lourde ; et toi, à la seconde, beaucoup de petites ; et apportez-les ici. » Elles le firent. Il leur dit alors : maintenant, rapportez-les et remettez-les à leur place. Pour la première, c'était facile ; pour la seconde, impossible.
Combien de sacs de sable traînons-nous donc derrière nous ? Nous ne le savons pas et n'y pensons même pas. Ainsi, peut-être la révélation de nos bonnes œuvres est-elle notre toute petite chance de ne pas périr. Toutes ces pensées brisent complètement les doutes des sceptiques. Mais, en réalité, ce n'est même pas un argument. L'argument, le voici : « Que votre lumière brille ainsi devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est aux cieux » (Mt 5:16)
10 s) Proverbe courant dans la littérature profane de l’époque.
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.