L'expérience montre que cette parabole est très difficile même pour des chrétiens affermis. L'image du roi, telle qu'elle est décrite dans la parabole, renvoie...
L'expérience montre que cette parabole est très difficile même pour des chrétiens affermis. L'image du roi, telle qu'elle est décrite dans la parabole, renvoie manifestement, selon la symbolique biblique messianique qui nous est déjà familière, au Juge Très-Haut, et la situation elle-même ressemble beaucoup au Jugement dernier. Mais cette image elle-même ne peut susciter rien d'autre que le rejet, la répulsion et une peur animale : cruel, mal aimé du peuple, avide... et tout cela, il le confirme par ses propres paroles et par ses actes. Mais en est-il réellement ainsi ? Quelle est donc cette image en vérité, qui est son véritable prototype, et si ce n'est qu'une image, dans la conscience de qui s'est-elle imprimée ?
Prêtons attention aux paroles : « Je te jugerai d'après tes propres paroles, mauvais serviteur ». Nous devons nous arrêter longuement ici pour lire correctement les paroles qui suivent : « Tu savais que je suis un homme sévère, prenant ce que je n'ai pas déposé et moissonnant ce que je n'ai pas semé ». Lorsque nous lisons ces paroles à un rythme ordinaire, nous y voyons en règle générale seulement une confirmation de ce que nous voyons déjà : que ce roi est avide, que son peuple ne l'aime pas, qu'il ordonne de mettre à mort devant lui ceux qui ne sont pas d'accord. Ainsi tout cela s'inscrit dans une seule image et se fige dans l'esprit, tandis que les mots « d'après tes propres paroles » passent véritablement inaperçus. Mais si l'on y prête l'oreille, le tableau change aussitôt radicalement. Ce n'est que la représentation qu'un serviteur négligent se fait du roi, représentation qui ne l'a aidé à rien faire de bon.
On nous dira : mais qu'en est-il de la représentation de tous les « citoyens » qui envoyaient une ambassade et ne voulaient pas avoir un tel roi ? Mais cela aussi n'est que leur représentation. Et enfin, dira-t-on, lui-même dit : « égorgez-les devant moi ». Pourtant, réfléchissons : est-ce seulement une indication des paroles bien connues du psaume : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : siège à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis le marchepied de tes pieds (Ps 109:1), ou des paroles d'un autre psaume : « J'ai sacré mon Roi sur Sion, ma montagne sainte ; je publierai le décret : le Seigneur m'a dit : Tu es mon Fils ; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré ; demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage et les extrémités de la terre pour possession ; tu les frapperas avec un sceptre de fer ; tu les briseras comme un vase de potier » (Ps 2:6-9) ? Alors il ne s'agit réellement que d'une indication du Jour du Jugement.
En réalité, il y a ici un point très important. Qu'est-ce qui mine souvent notre foi, qu'est-ce qui nous fait souffrir dans le trouble et le doute ? Souvent, nous voyons des gens qui, semble-t-il, devraient mieux que tous connaître Dieu, dire quelque chose qui nous paraît complètement aberrant. Et cela nous trouble. Mais nous ne devons pas oublier que ce n'est que leur représentation de Lui, même s'il nous semble parfois, comme à la lecture de cette parabole, qu'elle correspond si manifestement à la réalité. Remarquons enfin que nous n'avons jamais connu la représentation que certains des personnages mentionnés dans la parabole se faisaient du roi : ceux qui ont simplement pris l'argent et l'ont fait fructifier. Que pensent-ils du roi ? Cela, nous ne le savons pas.
11 c) Malgré les divergences considérables qui séparent la parabole des mines de celle des talents, Mt 25.14-30, la plupart des exégètes concluent à l’identité, chaque évangéliste ayant librement modifié et développé le thème initial. Il semble en outre qu’il faille distinguer dans Luc deux paraboles fondues en une seule, celle des mines, vv. 12-13, 15-26, et celle du prétendant à la royauté, vv. 12, 14, 17, 19, 27.
12 d) Allusion probable au voyage que fit Archélaüs à Rome en 4 av. J.-C., pour faire confirmer en sa faveur le testament d’Hérode le Grand. Des juifs l’y avaient suivi pour faire échouer sa démarche, cf. v. 14.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.