L’attitude de Paul envers les obligations humaines peut, à première vue, paraître assez contradictoire. Il dit : si vous devez quelque chose à quelqu’un, cette dette vous lie et demande à être acquittée. Chacun doit recevoir ce à quoi il a droit, et nul ne peut le lui refuser, qu’il s’agisse de l’impôt, de l’obéissance ou simplement du respect. Et aussitôt il ajoute : ne devez rien à personne, sinon le devoir de l’amour mutuel. À vrai dire, Paul évalue les obligations elles-mêmes dans le contexte du rapport de l’homme au pouvoir civil, sujet qui, en ces temps-là, était sans aucun doute très sensible. Il l’était au moins à cause du messianisme politique assez répandu dans les milieux juifs, qui considérait l’existence même d’un pouvoir civil comme un mal et l’obéissance à ce pouvoir comme un péché. Paul ne pense pas ainsi. Il dit clairement qu’il n’existe aucune autorité qui puisse subsister en dehors de la volonté de Dieu. Ce n’est pas un appel à une loyauté aveugle, comme beaucoup aimeraient le penser, ou au contraire ne le voudraient pas, mais le constat d’un fait évident. Si Dieu permet à telle ou telle autorité d’exister, c’est qu’Il ne juge pas nécessaire d’intervenir. Quant à l’attitude du chrétien envers le pouvoir civil, tout est plus complexe. D’un côté, parler d’un pouvoir « agréable à Dieu » ou « opposé à Dieu » comme institution étatique, dans le contexte des paroles de Paul, n’est possible que de façon très relative. « Il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu », dans le contexte de l’histoire du monde, et même de l’histoire romaine, avec ses coups de palais et autres renversements, ses conquêtes, ses révolutions et le reste, sonne de manière assez indifférente. Si tout pouvoir est « de Dieu », alors on ne peut parler de pouvoir légitime que de façon très relative. Mais alors on ne peut pas davantage parler de ce qui plaît à Dieu autrement que de façon relative. Il faut plutôt conclure que Dieu, pour un temps, tolère tout pouvoir afin d’éviter pire, et que le chrétien fait mieux de ne pas s’en mêler. Mais on ne peut obéir à n’importe quel pouvoir qu’« en conscience » ; autrement, l’obéissance perd tout sens. Toute autre obéissance ne compte pas devant Dieu. Et si l’obéissance « en conscience » n’est pas possible, il est plus honnête devant Dieu de refuser l’obéissance au pouvoir : ainsi, au moins, on peut éviter l’hypocrisie d’une obéissance purement formelle, et donc la transgression, au minimum, du neuvième commandement. Et tout ce qu’un homme doit aux représentants du pouvoir civil, comme de tout autre pouvoir, il ne le doit qu’en conséquence de cette obéissance « en conscience ». Mais si c’est « en conscience », alors il faut aller jusqu’au bout, de sorte qu’on n’ait rien à se reprocher et qu’on puisse, avec la même conscience, répondre de son obéissance devant les hommes et devant Dieu. C’est toujours le même « oui, oui ; non, non » de l’Évangile. Et cela concerne toutes les relations humaines : toutes les obligations découlent seulement de l’amour mutuel. Sans lui, l’accomplissement du devoir devient une sorte d’hypocrisie spirituelle, sinon psychologique. Un accomplissement qui dessèche spirituellement celui qui l’accomplit et ne profite pas à celui qui jouit des fruits de cet accomplissement. Dans le Royaume, de telles relations sont impossibles, et l’apôtre appelle les chrétiens à demeurer, en tout cas, des habitants du Royaume, qu’il s’agisse de leur rapport au pouvoir ou les uns aux autres. |
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