Les paroles de Jésus: «Heureux celui qui ne sera pas scandalisé à cause de Moi!» peuvent être comprises de différentes manières. La compréhension la plus répandue, déjà devenue courante, en est aussi la plus directe: il faut recevoir Jésus comme Fils de Dieu et comme Messie, et ceux qui Le recevront ainsi iront très bien...
Les paroles de Jésus: «Heureux celui qui ne sera pas scandalisé à cause de Moi!» peuvent être comprises de différentes manières. La compréhension la plus répandue, déjà devenue courante, en est aussi la plus directe: il faut recevoir Jésus comme Fils de Dieu et comme Messie; ceux qui Le recevront ainsi iront très bien, ils entreront dans le Royaume, et le salut leur est garanti.
Formellement, une telle compréhension peut être tenue pour absolument juste, mais elle part des réalités des époques chrétiennes plus tardives, époques où chacun, dans le monde chrétien bien sûr, connaît depuis l'enfance toutes les paroles justes écrites et dites sur Jésus par ceux qui ont vécu tout cela dans leur propre expérience. Dans ce cas, «ne pas être scandalisé» signifie seulement rester fidèle aux vérités de foi communément admises, connues depuis l'enfance.
Jésus, Lui, s'adressait à un auditoire pour lequel ce qu'il devait accepter n'avait rien d'évident. À en juger par Ses paroles, il devait y avoir dans les cœurs de ceux qui devaient «ne pas être scandalisés» quelque chose qui leur permettrait de Le reconnaître précisément dans la qualité où Il est venu dans le monde.
De quoi s'agit-il donc? Si l'on regarde de près les situations qui décrivent l'accueil de Jésus par ceux qui cherchent Son aide, et si, d'autre part, on regarde ceux qui Le rejettent, bien des choses s'éclaircissent. Ce n'est pas un hasard si ceux qui L'accueillent sont le plus souvent ceux qui se trouvent dans une situation sans issue.
Il ne s'agit pas du fait que tous ces hommes auraient été brisés par le malheur tombé sur eux, mais du fait qu'une situation critique, par elle-même, lave facilement et rapidement du cœur et de l'âme de l'homme tout ce qui est superficiel et artificiel, de sorte qu'il ne reste que l'essentiel. Par conséquent, pour «ne pas être scandalisé», il faut avant tout laisser de côté toutes les constructions intellectuelles artificielles, tous les concepts préparés d'avance, toutes les représentations a priori du Messie et du Royaume, et même de la vie spirituelle en général, en ne gardant que l'essentiel: la Torah, les commandements, le chemin de la justice.
Si l'on regarde ceux qui n'accueillent pas Jésus, on voit clairement qu'ils Le rejettent soit pour les mêmes raisons «idéologiques», préférant à la réalité évidente leurs propres concepts théologiques dans le cadre desquels «une telle chose est impossible», soit par peur humaine ordinaire, non pas tant la peur des persécutions que la peur de perdre ce qui est devenu une part habituelle et inséparable de la vie: des biens, un statut social, ou simplement un mode de vie établi et tant aimé. À cela s'ajoute aussi la crainte de perdre une religiosité habituelle: l'apparition même de Jésus tel qu'Il est venu dans le monde détruisait beaucoup de représentations religieuses habituelles.
Ainsi, pour «ne pas être scandalisé», il faut se débarrasser résolument de deux choses: des opinions et des concepts habituels et aimés, qui se transforment souvent en formules commodes, et des peurs de perdre les formes habituelles de vie dont l'homme déchu est imprégné de la tête aux pieds. Ce n'est pas facile, mais la récompense sera le Royaume et le salut.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.