Dans son épître, Jude parle de certaines personnes qui « rejettent l’autorité » et « outragent la gloire ». À en juger par le sens de ces mots et leur emploi particulier, il ne s’agit pas des autorités terrestres, mais de l’autorité de Dieu et de Sa gloire, qui, dans...
Dans son épître, Jude parle de certaines personnes qui « rejettent l’autorité » et « outragent la gloire ». À en juger par le sens de ces mots et leur emploi particulier, il ne s’agit pas des autorités terrestres, mais de l’autorité de Dieu et de Sa gloire, qui, dans le langage des traditions yahviste et juive, désigne la présence de Dieu. Et elles font tout cela en « souillant leur corps en se fondant sur des songes ».
Ce dont il est question ici n’est pas très clair. Une chose est certaine : les personnes mentionnées par l’apôtre prétendaient suivre une certaine tradition ou certains « maîtres » qui fondaient leur enseignement sur des « songes » (ou peut-être simplement sur des « visions » — le mot grec correspondant possède plusieurs sens). Que veut dire exactement Jude lorsqu’il affirme qu’elles « souillaient » leur corps ? Certains commentateurs ont pensé qu’il s’agissait d’autocastration, et que le mouvement évoqué dans l’épître devait ressembler aux sectes plus tardives des Skoptsy.
Mais, à en juger par la complaisance envers leurs propres convoitises et par les excès lors des repas qui accompagnaient la fraction du pain, mentionnés par l’apôtre, il ne s’agit guère de « souiller le corps » au sens où l’on pourrait employer cette expression à propos des Skoptsy. Il s’agit plus probablement d’un mouvement de « spiritualistes chrétiens » d’un genre particulier, convaincus que le corps ne compte en rien dans la vie spirituelle. L’essentiel, disaient-ils, c’est l’âme ; le corps n’est qu’une enveloppe et ne participe pas à la vie spirituelle. L’état dans lequel il se trouve n’a absolument aucune importance : il n’a de toute façon aucune influence sur la vie spirituelle de l’homme, et s’il en a une, c’est que cet homme n’est pas encore assez « spirituel ».
Partant de telles conceptions, les personnes mentionnées par l’apôtre jugeaient inutile toute ascèse liée, d’une manière ou d’une autre, au corps. Elles rejetaient apparemment même la retenue la plus élémentaire, considérant les excès alimentaires comme une chose négligeable du point de vue de la vie spirituelle telle qu’elles la comprenaient. Dans la pratique, ce spiritualisme spéculatif d’un genre particulier pouvait conduire à transgresser les commandements et à déséquilibrer entièrement la vie spirituelle, sur la fausse prémisse que le corps ne participe en rien à la vie spirituelle de l’homme.
Il n’est pas étonnant que Jude s’oppose vivement à une telle « spiritualité ». Le problème ne tient pas seulement au risque de transgresser un commandement ; il tient avant tout au fait que Dieu a créé l’homme comme un être non seulement spirituel, mais aussi naturel, et que l’homme est appelé à entrer dans le Royaume non seulement avec son âme, mais aussi avec son corps. Toute tentative de se « corriger » en excluant de sa vie sa propre nature ne fait que substituer une vie imaginaire à la vie véritable. Une vie qui ne peut conduire au Royaume.
20 t) Le passage, vv. 20-21, mentionne les trois Personnes, cf. 2 Co 13.13, en rapport avec la foi, la prière, l’amour, l’espérance, cf. 1 Co 13.13.
Jude, qui se dit « frère de Jacques », v. 1, semble se donner lui aussi pour l’un des « frères du Seigneur », Mt 13.55. Rien n’oblige à l’identifier avec l’apôtre du même nom, Lc 6.16 ; Ac 1.13 ; cf. Jn 14.22 ; aussi bien lui-même se distingue-t-il du groupe apostolique, v. 17. La médiocre importance du personnage rend difficile l’hypothèse du pseudonyme, mais la date tardive de l’épître rend ce fait possible et même probable. L’auteur montre une connaissance remarquable des sources juives, un indice qu’il représente une église cultivée, riche en livres.
De fait, cette épître était reçue dès l’an 200 par la plupart des Églises comme Écriture canonique. L’usage qu’elle fait de sources apocryphes (Hénok aux vv. 7, 14s ; Assomption de Moïse au v. 9) a bien suscité quelques doutes dès l’Antiquité, mais il n’a pas de quoi troubler, car ce recours légitime à des écrits juifs alors répandus n’équivaut nullement à leur reconnaître un caractère inspiré.
Tout le propos de Jude est de stigmatiser les mauvais docteurs qui mettent en péril la foi chrétienne. Il les menace d’un châtiment divin illustré par des précédents de la tradition juive, vv. 5-7, et la description qu’il donne de leurs errements paraît aussi influencée par ces souvenirs du passé, v. 11. Elle demeure d’ailleurs assez vague et n’autorise certainement pas à déceler le gnosticisme du IIe siècle. L’impiété et la licence morale qu’il leur reproche, particulièrement leurs blasphèmes contre le Seigneur Christ et les Anges, vv. 4, 8-10, ont pu se rencontrer au sein du christianisme dès le Ier siècle sous l’influence de ces tendances syncrétistes qu’attaquent l’épître aux Colossiens, les Pastorales et l’Apocalypse.
Certains traits invitent toutefois à ne pas remonter trop haut dans le Ier siècle. Les prédications des apôtres sont rejetées dans le passé, vv. 17s. La foi est conçue comme un donné objectif « transmis une fois pour toutes », v. 3. Les épîtres de Paul paraissent utilisées. Il est vrai que la deuxième épître de Pierre utilise à son tour celle de Jude, mais nous dirons qu’elle peut être postérieure à la mort de saint Pierre. En définitive on songera aux derniers temps de l’âge apostolique.