La fraction du pain des premiers chrétiens différait assez nettement des formes que nous connaissons aujourd’hui. À cette époque, elle comprenait un repas fraternel, que l’on rencontre aujourd’hui dans les assemblées chrétiennes, mais assez rarement...
La fraction du pain des premiers chrétiens différait assez nettement des formes que nous connaissons aujourd’hui. À cette époque, elle comprenait un repas fraternel, que l’on rencontre aujourd’hui dans les assemblées chrétiennes, mais assez rarement. Chez les premiers chrétiens, on conservait visiblement encore l’usage des repas rituels juifs, semblables, par exemple, au repas du sabbat ou au séder pascal: ils commençaient par une prière et une bénédiction du pain et du vin, puis se transformaient doucement en ce joyeux repas sans lequel aucune fête juive n’est concevable. Et, comme on le voit, certains des nouveaux convertis, encore récemment païens, ne pénétraient pas vraiment le sens de la fraction du pain comme assemblée sacrée de l’Église. Pour eux, c’était simplement une joyeuse réunion de coreligionnaires, tandis que la réalité du Christ ressuscité, présent dans cette assemblée et la sanctifiant par sa présence, était visiblement pour eux plutôt une abstraction.
Ils comprenaient certes pour qui ils s’étaient réunis, mais on peut penser qu’ils le percevaient plutôt comme un symbole ou une allégorie que comme une réalité authentique. Peut-être pensaient-ils que les paroles du Sauveur, prononcées par lui pendant la Cène, ne désignaient pas la mémoire qui rend l’éternel actuel, mais celle qui fait surgir dans la conscience quelque chose qui avait existé autrefois dans le passé, mais qui désormais n’existe plus.
Et, s’étant souvenus du Maître, ayant béni sa mémoire, ils commençaient à se réjouir avec le sentiment du devoir accompli. Que le Christ ressuscité soit encore maintenant réellement assis avec eux à la même table, que l’Église ne soit pas une organisation créée par lui, mais son corps spirituel, son propre prolongement dans notre monde en voie de transfiguration mais pas encore transfiguré, ils n’y pensaient probablement pas du tout.
C’est pourquoi, selon la parole de l’apôtre, ils tombaient malades et mouraient. Bien sûr, ce n’était pas le repas sacré qui les tuait, comme certains commentateurs ont parfois interprété les paroles de Paul. Ce qui les tuait avant tout, c’était leur séparation de l’Église comme corps du Christ, leur séparation de cette source de vie auprès de laquelle ils se trouvaient, mais à laquelle ils ne buvaient pas. Bien sûr, Dieu n’abandonne personne, même ceux qui ne croient pas vraiment en lui. Tout vivant vit par sa force.
Mais après le baptême, Dieu conduit le nouveau converti vers une nouvelle source, qui doit devenir pour lui le fondement de toute sa vie future. L’ancienne manière de vivre spirituellement, et de vivre tout court, n’est plus pour lui. Et si le nouveau converti néglige, consciemment ou simplement par légèreté, cette nouvelle source, une dégradation irréversible peut se produire dans sa vie spirituelle comme dans sa vie tout entière. Une dégradation telle qu’on peut en tomber malade et en mourir.