Pierre parle de la vie chrétienne comme d'un chemin de formation spirituelle pour chaque chrétien, auquel le Christ Lui-même participe directement. Ce n'est pas un hasard si l'apôtre parle de la parole et...
Pierre parle de la vie chrétienne comme d'un chemin de formation spirituelle pour chaque chrétien, auquel le Christ Lui-même participe directement. Ce n'est pas un hasard si l'apôtre parle de la parole et du « lait de la parole », qui compte autant, spirituellement, pour la formation des chrétiens que le lait matériel pour le développement physique du nourrisson.
Quand on parlait de la parole de Dieu à cette époque, on entendait avant tout la Torah, non seulement comme texte, bien sûr, mais aussi comme révélation adressée à l'être humain. Il s'agit de ce que l'on appelait alors la Torah intérieure : des commandements perçus non comme des normes juridiques ou morales, mais comme les intentions de Dieu adressées directement à la personne. C'était véritablement la parole de Dieu, non pas entendue de la bouche d'autres hommes, de maîtres ou de prédicateurs, mais reçue directement de Dieu par ceux à qui elle était adressée.
La Torah intérieure ne devenait pas seulement un impératif spirituel et moral pour celui qui la suivait : elle donnait forme et cadre à la communion directe avec Dieu, devenant une structure intérieure qui soutenait spirituellement la personne. Si la religiosité extérieure ressemble, à cet égard, à un corset soutenant le corps du dehors, la Torah intérieure ressemble davantage à un squelette, qui le soutient du dedans sans limiter sa mobilité. Le résultat devait être la transformation de la personne en une « pierre spirituelle » qui, selon les paroles de l'apôtre, pourrait faire partie d'une maison dont le fondement est le Christ ressuscité Lui-même. Ce n'est pas un hasard si Pierre mentionne, dans ce contexte, un « sacerdoce saint » et des « sacrifices spirituels ».
L'essence de tout sacrifice offert dans le culte de Yahvé est la communion avec Dieu, le fait de demeurer en Sa présence, un repas partagé entre Dieu et les hommes. Il incombait aux prêtres de réunir deux mondes : le monde sanctifiant de la présence de Dieu et le monde terrestre sanctifié par cette présence. Désormais, après la venue du Christ et la manifestation du Royaume au monde, ce sont précisément les habitants du Royaume qui deviennent prêtres : le monde est maintenant sanctifié à travers eux. C'est en ce sens que l'on peut parler de « sacrifices spirituels » : si le sacrifice est avant tout communion avec Dieu et demeure en Sa présence, toute la vie du chrétien doit alors devenir un « sacrifice », précisément au sens de cette demeure en Sa présence.
Mais sans la Torah intérieure, cela est impossible. Sans elle, le Royaume restera pour l'être humain quelque chose de purement extérieur, car, intérieurement, il ne sera nullement prêt à accueillir ni sa puissance ni son souffle, et moins encore à les garder et à les porter dans le monde. Or c'est précisément cette tâche que Pierre assigne aux chrétiens : porter le Royaume dans le monde en devenant des pierres vivantes du Temple spirituel. Ni plus ni moins.
9 q) Une nouvelle série d’allusions bibliques attribue à l’Église les titres du peuple élu, en vue de souligner sa relation avec Dieu et sa responsabilité dans le monde, cf. Ap 1.6 ; 5.10 ; 20.6. Cette « race » tirait de son appartenance au Christ une unité qui défiait toute classification, cf. Ga 3.28 ; Ap 5.9 ; etc.
Deux épîtres catholiques se réclament de saint Pierre. La première, qui porte dans son adresse le nom du prince des apôtres, 1 P 1.1, a été reçue sans contestation dès les débuts de l’Église : utilisée probablement par Clément de Rome et certainement par Polycarpe, elle est attribuée explicitement à saint Pierre à partir d’Irénée. L’apôtre écrit de Rome (Babylone, 1 P 5.13), où il se trouve avec Marc qu’il appelle « son fils ». Bien que nous soyons fort peu renseignés sur la fin de sa vie, une tradition très assurée le fait en effet venir dans la capitale de l’empire où il mourut martyr sous Néron (64 ou 67 ?). Il s’adresse aux chrétiens « de la Diaspora » en précisant les noms de cinq provinces, 1 P 1.1, qui représentent pratiquement l’ensemble de l’Asie Mineure. Ce qu’il dit de leur passé, 1 P 1.14, 18 ; 2.9s ; 4.3, suggère qu’ils sont convertis du paganisme, encore que la présence parmi eux de judéo-chrétiens ne soit pas exclue. C’est pourquoi il leur écrit en grec ; et si ce grec, simple mais correct et harmonieux, paraît de trop bonne qualité pour le pêcheur galiléen, nous connaissons le nom du disciple-secrétaire qui a pu l’assister dans sa rédaction : Silvain, 1 P 5.12, que l’on identifie communément avec l’ancien compagnon de saint Paul, Ac 15.22.
Le propos de cette épître est de soutenir la foi de ses destinataires au milieu des épreuves qui les assaillent. On a voulu voir là des persécutions officielles telles que celles de Domitien ou même de Trajan, ce qui supposerait une époque bien postérieure à saint Pierre. Mais les allusions de l’épître n’exigent rien de tel. Il s’agit plutôt de sévices privés, injures et calomnies que la pureté de vie des convertis leur attire de la part de ceux dont ils ont quitté les dérèglements, 1 P 2.12 ; 3.16 ; 4.4,12-16.
Une autre difficulté a été soulevée contre l’authenticité de l’épître : l’usage considérable qu’elle semble faire d’autres écrits du NT, notamment de Jc, Rm et Ep, et qui surprend d’autant plus que l’Évangile paraît peu utilisé. Cependant les réminiscences évangéliques sont nombreuses, tout en restant discrètes ; et si elles étaient plus soulignées, on ne manquerait pas de dire qu’un pseudonyme a cherché ainsi à se faire passer pour Pierre. Quant aux contacts avec Jacques et Paul, ils ne doivent pas être exagérés. Aucun des thèmes spécifiquement pauliniens (valeur transitoire de la Loi juive, Corps du Christ, etc.) ne paraît dans l’épître. Et beaucoup de ceux qu’on traite également de « pauliniens » parce qu’ils nous sont connus surtout par les épîtres de Paul, ne sont en fait que le bien commun de la première théologie chrétienne (valeur rédemptrice de la mort du Christ, foi et baptême, etc.). Les travaux de la critique reconnaissent de plus en plus des formulaires de catéchèses primitives, des florilèges de textes de l’AT, qui ont pu être utilisés parallèlement par les divers écrits en cause, sans qu’il y ait entre eux de dépendance directe. Que s’il demeure néanmoins un certain nombre de cas précis où 1 P paraît en effet s’inspirer de Rm ou d’Ep, cela peut être admis sans en rejeter l’authenticité : saint Pierre ne possédait pas l’envergure théologique de saint Paul, et il a bien pu recourir aux écrits de ce dernier, surtout quand il s’adressait comme ici à des cercles de mouvance paulinienne. On n’oubliera pas non plus que son secrétaire Silvain était un disciple des deux apôtres. Enfin, il n’est que juste de signaler, à côté de ces affinités pauliniennes, les rapprochements que certains interprètes ont cru découvrir entre 1 P et d’autres écrits d’ambiance pétrinienne tels que le second évangile ou les discours de Pierre dans les Actes.
La lettre est normalement antérieure à la mort de Pierre, 64 ou 67, encore que Silvain ait pu ne la mettre au point que quelques années plus tard, selon ses directives et sous son autorité. Ceci serait même probable, s’il était vérifié que l’épître est composite et combine des fragments divers, parmi lesquels une homélie d’origine baptismale, 1 P 1.13 ; 4.11. Mais de tels discernements ne peuvent dépasser le niveau de la conjecture.
De portée essentiellement pratique, cet écrit n’en est pas moins d’une belle richesse doctrinale. On y trouve un admirable résumé de la théologie chrétienne commune à l’époque apostolique, d’une chaleur émouvante dans sa simplicité. Une des idées maîtresses est celle du support courageux des épreuves, avec le Christ pour modèle, 1 P 2.21-25 ; 3.18 ; 4.1 : comme lui les chrétiens doivent souffrir avec patience, heureux si leurs tribulations viennent de leur foi et de leur sainte conduite, 1 P 2.19s ; 3.14 ; 4.12-19 ; 5.9, n’opposant au mal que le bien, la charité, l’obéissance aux pouvoirs publics, 1P 2.13-17, et la douceur à l’égard de tous, 1P 3.8-17 ; 4.7-11, 19. Un passage difficile a été diversement compris par les interprètes, 1 P 3.19s ; cf. 1P 4.6, selon qu’ils ont vu dans la « prédication » du Christ une annonce de salut ou de châtiment, et qu’ils ont reconnu dans les « esprits en prison » tantôt les impies morts au temps du Déluge, tantôt les Anges déchus de la tradition biblique et apocalyptique. De toute façon cette démarche du Seigneur est bien placée au moment de sa mort, et l’on a là l’un des principaux lieux théologiques du dogme de la Descente aux Enfers.
Il n’est pas douteux que la deuxième épître se donne comme étant aussi de saint Pierre. Non seulement l’apôtre se nomme dans l’adresse, 2 P 1.1, mais encore il fait allusion à l’annonce de Jésus touchant sa mort, 2 P 1.14, et dit avoir été témoin de la Transfiguration, 2 P 1.16-18. Enfin il fait allusion à une première lettre, 2 P 3.1, qui doit être 1 P.
S’il écrit une deuxième fois aux mêmes lecteurs, c’est dans un double dessein : les mettre en garde contre des faux docteurs, 2, et répondre à l’inquiétude causée par le retard de la Parousie, 3. Ces faux docteurs et cette inquiétude peuvent à la rigueur se concevoir dès la fin de la vie de saint Pierre. Mais il est d’autres considérations qui mettent en cause l’authenticité et suggèrent une date plus tardive. La langue présente avec celle de 1 P de notables différences. Tout le chap. 2 est une reprise, libre mais manifeste, de l’épître de Jude. Le recueil des épîtres de Paul semble déjà formé, 2 P 3.15s. Le groupe apostolique est mis en parallèle avec le groupe prophétique et l’auteur parle comme s’il n’en faisait pas partie, 2 P 3.2. Ces difficultés autorisent des doutes qui sont apparus dès l’Antiquité. Non seulement l’usage de l’épître n’est pas attesté avec certitude avant le IIIe siècle, mais encore certains la rejetaient, ainsi qu’en témoignent Origène, Eusèbe et Jérôme. Aussi, bien des critiques modernes refusent-ils à leur tour de l’attribuer à saint Pierre, et il est difficile de leur donner tort. Mais si un disciple postérieur s’est couvert de l’autorité de Pierre, peut-être avait-il quelque droit de le faire, soit qu’il appartînt aux cercles dépendant de l’apôtre, soit même qu’il utilisât un écrit provenant de lui, tout en l’adaptant et en le complétant à l’aide de Jude. Ce n’est pas là forcément faire un « faux », car les anciens avaient d’autres idées que nous sur la propriété littéraire et la légitimité du pseudonymat.
Il suffit d’ailleurs pour notre foi que l’épître ait été fermement reçue par l’Église comme canonique, et représente donc un héritage authentique de l’époque apostolique. Sa doctrine est garantie de ce fait, et on y relèvera particulièrement : la vocation chrétienne de « participation à la divine nature », 2 P 1.4, la définition du caractère inspiré des Écritures, 2 P 1.20s, l’assurance de la Parousie à venir, en dépit du retard et de l’incertitude de son jour, et l’annonce, après la destruction du monde par le feu, d’un monde nouveau où habitera la justice, 2 P 3.3-13.
Le problème central auquel l’épître s’adresse est la théodicée, c’est-à-dire le jugement juste de Dieu, contre ceux qui disent qu’il n’y a pas de providence ni de jugement en Dieu, pas de vie de l’au-delà, pas de récompense ou de punition après la mort, toutes ces vues répandues par des épicuriens païens et juifs, et réfutées aussi par des apologistes philosophiques (par exemple, Plutarque) et rabbiniques. Le problème du délai de la Parousie est compris dans un tel contexte par l’auteur inspiré. L’épître s’adresse à des lecteurs de culture mixte, à la fois biblique et gréco-romaine, et donc provenant sans doute d’une église urbaine. La connaissance de sa propre chaîne d’autorité, le sacre de ses propres traditions, évangéliques, pauliniennes et apostoliques (« Jude »), le souci d’établir une harmonie cohérente et une interprétation normative de ces traditions reçues (2 P 1.12-15) sont autant d’indices que l’épître date du milieu du IIe siècle après Jésus Christ. La lettre donc reste un exemple intéressant de la fidélité radicale dans une situation transformée au message central de Jésus, la proche venue du royaume de Dieu (Mc 1.15).