La lecture d’aujourd’hui touche un thème très important, lié au service et au témoignage non seulement de Jean le Baptiste, mais aussi de Jésus Lui-même. Pour Jésus, ce que beaucoup de ceux qui venaient à Jean n’ont pas vu est absolument évident : il était...
La lecture d’aujourd’hui touche un thème très important, lié au service et au témoignage non seulement de Jean le Baptiste, mais aussi de Jésus Lui-même. Pour Jésus, ce que beaucoup de ceux qui venaient à Jean n’ont pas vu est absolument évident : il était le plus grand de tous les prophètes qui aient jamais prêché au peuple de Dieu (v. 28). Or ceux qui ne reconnaissent pas Jean sont justement ceux qui se considéraient comme le reste messianique dont parlaient les prophètes : les pharisiens et les maîtres de la Torah, les « scribes » (v. 30). Et dans le passage d’aujourd’hui, nous voyons comment Jésus explique ce refus. Il compare ceux qui rejettent Jean à des enfants vexés contre leurs camarades, qui ne veulent pas jouer selon les règles qu’ils ont fixées (v. 32). Voilà pourquoi ni l’ascétisme strict de Jean ni l’accessibilité et l’ouverture de Jésus ne leur conviennent (v. 33–34).
Jésus exprime le fond du problème en une seule phrase : la sagesse est justifiée par ses enfants (v. 35). Pour mieux comprendre cette phrase, il faut garder à l’esprit que, chez les Juifs, la notion de sagesse était depuis longtemps associée non pas tant à la théorie et au savoir abstrait qu’à la pratique. Au début, il s’agissait des compétences pratiques de tel ou tel métier ; plus tard, de la pratique des relations humaines, si nécessaire aux dirigeants, aux juges et aux hommes d’État ; puis, après l’exil de Babylone, on associa aussi à la sagesse la pratique de l’observance de la Torah, qui exigeait elle aussi une certaine compétence, que l’on pourrait appeler, en un sens, l’art de vivre dans la justice.
Jésus a en vue une autre compétence et une autre pratique : la pratique de ces débats théologiques qu’aimaient tant les rabbins savants et les croyants simplement instruits. À l’époque évangélique, ce genre de débats était l’occupation et le passe-temps favori de beaucoup d’habitants de Jérusalem. Et il arriva que, pour beaucoup, à ce qu’il semble, ces débats devinrent une fin en soi. Il ne s’agissait plus de comprendre, en lisant l’Écriture, la volonté de Dieu à travers elle, mais d’imaginer encore d’autres interprétations de ce qu’on avait lu.
Bien sûr, de tels exercices intellectuels sont en eux-mêmes assez inoffensifs, et ils peuvent même parfois être utiles. Mais si l’on s’y attache trop, ils éloignent parfois de la réalité. Car tous ces exercices gardent toujours, dans une certaine mesure, un caractère conventionnel. Et si l’on s’habitue à voir le monde exclusivement à travers le prisme de concepts théologiques, même fondés sur l’Écriture, il devient très facile de ne pas voir derrière eux Dieu et Celui qu’Il envoie dans le monde. D’autant plus qu’en accueillant le Christ, il faudra renoncer à beaucoup de concepts. On voudrait bien sûr que le Messie réel leur corresponde, afin de n’avoir à renoncer à rien. Mais la correspondance n’existe pas, et il faut alors choisir. Pour certains, leur propre sagesse peut devenir plus importante que le Royaume. Et là, même Dieu ne peut rien y faire : tel est le prix de la liberté humaine.
35 v) Var. « par ses propres œuvres », cf. Mt 11.19. Les enfants de la Sagesse, c’est-à-dire de Dieu souverainement sage, cf. Pr 8.22, reconnaissent et accueillent les œuvres de Dieu.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.