« Si ton frère pèche contre toi, reprends-le... », nous dit aujourd'hui le Seigneur. Pour un homme non croyant, qui ne vit pas en Dieu mais lit l'Évangile avec un certain intérêt extérieur, ces paroles peuvent sembler contredire d'autres paroles de l'Évangile...
« Si ton frère pèche contre toi, reprends-le... », nous dit aujourd'hui le Seigneur. Pour un homme non croyant, qui ne vit pas en Dieu mais lit l'Évangile avec un certain intérêt extérieur, ces paroles peuvent sembler contredire d'autres paroles de l'Évangile. « Pourquoi regardes-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? Ou comment diras-tu à ton frère : Laisse-moi ôter la paille de ton œil, alors qu'il y a une poutre dans ton œil ? » (Mt 7,4). Comment peut-on reprendre quelqu'un pour quoi que ce soit, si l'on n'est soi-même pas mieux ?..
En réalité, une telle divergence apparente reflète un problème intérieur très sérieux et profond, ou une tension intérieure, chez tout vrai chrétien. Il arrive très rarement que quelqu'un nous offense consciemment, gravement, alors que nous sommes pleinement innocents de notre côté. Bien sûr, cela arrive, mais assez rarement ; en règle générale, nous avons affaire à des conflits ordinaires où chaque partie est coupable en quelque chose. Et bien sûr, chacune considère comme son « saint » devoir d'appeler l'autre partie au repentir. Et elle se réjouit à la pensée qu'elle va maintenant pardonner. Cela ne mène qu'à l'escalade du conflit.
Ce n'est pas cela, pas du tout cela, que le Seigneur veut de nous. Il nous semble que ces paroles de Jésus contiennent un avertissement très sérieux adressé à des personnes tout à fait différentes. Le fait est que, parmi les chrétiens, on rencontre très souvent des personnes vulnérables, bonnes, mais... portées à la dépression et à un autodénigrement excessif. Et si quelqu'un les offense, la première pensée qui leur vient à l'esprit est : « C'est ma faute, j'ai fait quelque chose de travers. » En réalité, ce sont des personnes qui souffrent d'un immense manque d'amour à leur égard, des personnes seules. Si l'on regarde, parmi les jeunes en bonne santé physique qui fréquentent les églises, elles constituent l'écrasante majorité. Et à cause de ce type de perception d'elles-mêmes, leur point le plus douloureux est souvent la peur d'être encore moins aimées. C'est pourquoi, si quelqu'un de leur entourage les offense, elles ne le « reprendront » jamais, parce qu'elles craignent de s'attirer la défaveur de cette personne, de perdre en quelque chose une part de son amour ; tel est le fond. Mais dans leur esprit, elles recouvrent cette peur de pieuses exhortations adressées à elles-mêmes au sujet de leur humilité, de leur amour chrétien capable de supporter les humiliations, et finalement des paroles de l'Évangile selon Matthieu que nous avons citées aujourd'hui dans un sens antithétique. De telles personnes gardent pendant des années le souvenir de petites offenses. Non parce qu'elles sont rancunières, mais parce que le passage à travers ces offenses a été lié pour elles à l'accumulation de nombreuses peurs et douleurs différentes.
Et c'est cela que le Seigneur ne veut pas. Il veut que nous comprenions sobrement que nous..., que je ne suis pas le dernier et le plus terrible pécheur du monde, que je suis entouré de personnes qui peuvent elles aussi se tromper et pécher. Il veut que nous surmontions notre propre égocentrisme et que nous nous souvenions que notre but, dans la collaboration avec Dieu, est de diminuer le mal, que nous prenions conscience de la responsabilité de cette collaboration. Il veut que nous percevions notre repentir et celui de l'autre comme la joie d'un renouvellement de l'amour mutuel. Quelque chose de semblable à ce moment où, dans l'enfance, nous nous réconciliions avec nos parents après une punition. La joie et l'amour, voilà ce que Dieu veut. Il ne veut pas les larmes ni les souffrances, et il veut encore moins que les larmes et les souffrances soient recouvertes de piété et placées sur un piédestal, ce qui est devenu une habitude de la grande littérature psychologique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, habitude issue encore des traditions du romantisme du XVIIIe siècle. « La souffrance élève l'âme », comme on l'entend souvent dans les milieux semi-intellectuels... Simplement, ils n'ont pas vu des personnes que la souffrance a écrasées, déformées au point qu'on distingue à peine la personnalité de cet homme. Cela, le Seigneur ne le veut certainement pas.