Poursuivant sa réflexion sur les ministères dans l'Église, Paul s'arrête tout particulièrement sur deux d'entre eux : celui du diacre et celui de l'évêque. Rien d'étonnant à cela : c'étaient les deux principaux ministères dans toute communauté ecclésiale...
Poursuivant sa réflexion sur les ministères dans l'Église, Paul s'arrête tout particulièrement sur deux d'entre eux : celui du diacre et celui de l'évêque. Rien d'étonnant à cela : c'étaient les deux principaux ministères dans toute communauté ecclésiale des premiers temps du christianisme. Chacune comptait au moins un diacre, et presque toute communauté importante avait son propre évêque. Bien sûr, ces ministères et leur place dans la communauté ressemblaient peu à ce qui était devenu la norme dans l'Église dès la fin du IIe siècle. Aux premiers temps du christianisme, c'était précisément au diacre qu'était confiée la direction de la communauté. Cette pratique était courante dans les fraternités religieuses juives à l'époque des Évangiles. Ces fraternités étaient composées de communautés qui se réunissaient pour des repas rituels communs, centrés sur la fraction du pain : repas du shabbat ou d'autres fêtes religieuses juives, telles que Pessa'h, Chavouot ou Soukkot.
Lorsqu'il s'agissait d'un repas familial, le maître de maison le présidait et bénissait le pain et la coupe. Dans un repas de fraternité, ce rôle était tenu par un « serviteur » spécialement désigné, le diacre. Il présidait l'assemblée, bénissait et rompait le pain, puis bénissait la coupe. Il pouvait parfois y avoir plusieurs de ces diacres dans une communauté ; dans certains cas, ils étaient rejoints par des « diaconesses », qui accomplissaient durant l'assemblée les rites et les prières réservés exclusivement aux femmes selon les prescriptions religieuses juives.
Ce n'est pas un hasard si l'on exige des diacres une pleine et pure compréhension du mystère de la foi chrétienne — qu'ils « gardent le mystère de la foi dans une conscience pure ». Le principal mystère du christianisme est de demeurer dans l'espace des relations du Père et du Fils, sans lesquelles il n'y a ni vie chrétienne en général ni vie ecclésiale en particulier. Et la fraction chrétienne du pain ne peut avoir lieu que dans cet espace, avec la participation du Sauveur Lui-même ; sinon, elle cesse d'être proprement chrétienne.
Bien entendu, les enseignants de l'Église, ses rabbins, le rappelaient eux aussi : ils enseignaient au peuple la pratique de la Torah intérieure et assuraient le « service de la parole », à la différence des diacres chargés du « service des tables », selon une répartition traditionnelle dans les fraternités religieuses juives. Mais les diacres ne devaient pas non plus oublier l'essentiel : c'étaient eux qui prononçaient la prière de bénédiction du pain et de la coupe. Quant aux affaires matérielles et administratives de la communauté, elles étaient confiées à des « surveillants », les évêques, spécialement choisis à cet effet.
Paul demande surtout à l'évêque de l'honnêteté, de la droiture et la capacité de diriger sa propre maison : même cela exige des aptitudes administratives et le sens de la gestion matérielle. Si la maison d'un homme est en plein désordre, il sera certainement incapable de gérer les affaires d'une communauté ecclésiale. Et, bien sûr, un évêque ne doit être ni ivrogne, ni bagarreur, ni querelleur. Il ne doit pas non plus être trop avide d'argent : il risquerait de confondre sa propre bourse avec celle de la communauté.
Une bonne réputation auprès des gens du dehors — un « bon témoignage de ceux du dehors » — pouvait être particulièrement utile dans les synagogues de la diaspora : on enregistrait souvent la synagogue, y compris chez les chrétiens, au nom de l'évêque, qui en répondait devant les autorités auprès desquelles il obtenait cet enregistrement. Selon les lois de l'Empire romain, la création de communautés non enregistrées, tout comme la participation à celles-ci, était considérée comme un crime d'État, assimilé à la trahison. C'est de ces deux ministères les plus importants pour l'Église que Paul parle à Timothée, l'invitant à choisir avec sagesse ceux auxquels il les confie.
1 t) L’« évêque » et les « presbytres » ne sont pas mentionnés. Voir Tt 1.5.
2 u) Cette liste de qualités, et la suivante, vv. 8-12, n’ont rien de spécifique ; elles s’inspirent de listes classiques des qualités requises de ceux qui exercent une charge dans l’Église.
11 v) Probablement les femmes remplissant les fonctions de diaconesses, cf. Rm 16.1, et non les épouses des diacres.
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.