Paul ne nie nullement le droit d'un ministre de l'Église à un soutien matériel de la part de la communauté dans laquelle il exerce son ministère. Et pourtant l'apôtre lui-même n'a jamais usé de ce droit...
Paul ne nie nullement le droit d'un ministre de l'Église à un soutien matériel de la part de la communauté dans laquelle il exerce son ministère. Et pourtant l'apôtre lui-même n'a jamais usé de ce droit. Non parce qu'il considérait son ministère indigne d'une rémunération. Il était simplement convaincu que son apostolat devait être absolument libre de tout attachement extérieur, social, quel qu'il soit. Paul gagnait sa vie par d'autres moyens, sans recourir à l'aide des communautés ecclésiales où il lui arrivait de se trouver et d'exercer son ministère. L'apôtre lui-même parle de ce refus comme de son choix personnel, sans le considérer comme une norme universelle pour les ministres de l'Église.
Pour ce qui le concerne, Paul estime que le refus de toute rémunération ou de tout soutien matériel de la part des communautés ecclésiales lui donne une liberté et une intégrité spirituelles qu'il n'aurait pas autrement. Que veut-il dire par là ? Aucun ministère authentique n'est jamais seulement une activité extérieure, une occupation, un travail. Il est toujours dérivé de l'état intérieur de l'homme, manifestation extérieure de sa vie spirituelle.
Mais du point de vue de la société (même s'il s'agit d'une communauté ecclésiale), il est précisément question d'un travail que l'on peut peser, évaluer et payer. Bien sûr, il ne s'agit pas alors du ministère en tant que tel, mais de ses manifestations extérieures : ce sont toujours elles seules qui sont pesées, évaluées et payées. Ce sont elles précisément, à la différence du ministère lui-même, que l'on peut peser, évaluer et payer.
Comme l'a très justement remarqué le poète, « l'inspiration ne se vend pas, mais on peut vendre le manuscrit ». On peut dire quelque chose de semblable du paiement du travail d'un ministre de l'Église : il est impossible de vendre sur le marché du travail ce ministère lui-même, mais certains de ses fruits peuvent très bien y devenir une marchandise. Dans ce cas, cependant, le ministre lui-même devra constamment garder en vue ce marché.
Bien sûr, dans le cas normal, il ne déterminera pas le ministère, mais il ne fait aucun doute que, pour le ministre, tenir compte de la situation de ce marché deviendra un attachement supplémentaire à la société. C'est précisément cela que Paul veut éviter. Il ne considère pas possible, pour lui, de dépendre matériellement de son ministère, même au moindre degré. L'apôtre comprend parfaitement que c'est son choix personnel, qu'on ne peut recommander à tous comme l'unique choix possible ; mais lui-même ne voit son ministère que de cette manière, ce qu'il dit directement et ouvertement.
21 h) Au sens de la loi d’amour vécue par le Christ, Ga 6.2.
Tandis qu’il écrivait les épîtres aux Thessaloniciens, Paul évangélisait Corinthe durant plus de dix-huit mois, Ac 18.1-18, du printemps 50 à la fin de l’été 51. Selon sa coutume d’agir dans les grands centres, il voulait implanter la foi au Christ dans ce port fameux très peuplé, d’où elle rayonnerait dans toute l’Achaïe, 2 Co 1.1 ; 9.2. De fait, il réussit à y établir, surtout dans les couches modestes de la population, 1 Co 1.26-28, une forte communauté. Mais cette grande ville était un foyer de culture grecque, où s’affrontaient des courants de pensée et de religion fort divers. Le contact de la jeune foi chrétienne avec cette capitale du paganisme devait poser pour les néophytes bien des problèmes délicats. C’est à les résoudre que s’emploie l’Apôtre dans les deux lettres qu’il leur écrit.
La genèse de ces deux épîtres est assez claire, en dépit de quelques points douteux. Une première lettre « précanonique », 1 Co 5.9-13, de date incertaine, n’a pas été conservée. Plus tard, durant le séjour qu’il fit à Éphèse au cours du troisième voyage, durant juste un peu plus de deux ans (52-54), Ac 19.1 ; 20.1, des questions apportées par une délégation de Corinthiens, 1 Co 16.17, auxquelles s’ajoutaient des informations reçues par le moyen d’Apollos, Ac 18.27s ; 1 Co 16.12, et des « gens de Chloé », 1 Co 1.11, poussèrent Paul à écrire une nouvelle lettre, qui est notre 1 Co, aux environs de Pâques 54 (1 Co 5.7s ; 16.5-9). Peu après, une crise dut se produire à Corinthe, où Timothée joua probablement un rôle, (1 Co 4.17 ; 16.10-11) et qui l’obligea à y faire une visite rapide et pénible, 2 Co 1.23–2.1, au cours de laquelle il promit de revenir bientôt, 2 Co 1.15-16. En fait, il ne revint pas et remplaça cette visite par une lettre sévère et écrite « parmi bien des larmes », 2 Co 2.3s, 9, qui produisit un effet salutaire, 2 Co 7.8-13. C’est en Macédoine, après avoir quitté Éphèse à la suite de crises très graves mal connues de nous, 1 Co 15.32 ; 2 Co 1.8-10 ; Ac 19.23-40, que Paul apprit de Tite cet heureux résultat, 2 Co 1.12s ; 7.5-16 ; et c’est alors qu’il écrivit les deux parties de 2 Co, pendant le printemps et l’été de 55. Il devait ensuite repasser par Corinthe, Ac 20.1s, cf. 2 Co 9.5 ; 12.14 ; 13.1, 10, pour de là remonter à Jérusalem et y être fait prisonnier.
Selon certains, 2 Co serait une compilation de plusieurs lettres – jusqu’à cinq – envoyées par Paul à Corinthe en différentes occasions. D’autres, moins impressionnés par les transitions difficiles que cette théorie cherche à expliquer, admettent cependant que les chap. 10-13 ne peuvent être la suite de 1-9. Il est psychologiquement impossible que Paul passe brutalement de la célébration de la réconciliation des chap. 1-9 à l’admonestation amère et aux justifications sarcastiques des chap. 10-13. On a suggéré que les chap. 10-13 pourraient être l’épître écrite dans les larmes, à cause de leur ton sévère, mais cela ne convient guère au contexte. L’épître écrite dans les larmes a été provoquée par la conduite d’un individu, 2 Co :2.5-8, or il n’y est même pas fait allusion dans les chap. 10-13, qui parlent du tort fait aux communautés par les faux apôtres. Il est donc plus probable que ces chapitres ont été déterminés par une détérioration de la situation à Corinthe après l’envoi des chap. 1-9.
Si ces épîtres apportent sur l’âme de Paul et sur ses relations avec ses convertis des lumières d’un extrême intérêt, leur importance doctrinale n’est pas moindre. Nous y trouvons, surtout dans 1 Co, des informations et des décisions sur bien des problèmes cruciaux du christianisme primitif, aussi bien dans sa vie intérieure : pureté des mœurs, 1 Co :5.1-13 ; 6.12-20, mariage et virginité, 1 Co 7.1-40, tenue des assemblées religieuses et célébration de l’eucharistie, 11-12, usage des charismes, 1 Co 12.1–14.40, – que dans ses rapports avec le monde païen : appel aux tribunaux, 1 Co 6.1-11, viandes offertes aux idoles 8-10. Ce qui aurait pu n’être que cas de conscience ou règlements de liturgie devient, grâce au génie de Paul, occasion de vues profondes sur la vraie liberté de la vie chrétienne, la sanctification du corps, le primat de la charité, l’union au Christ. La défense de son apostolat, 2 Co 10-13, lui inspire des pages splendides sur la grandeur du ministère apostolique, 2 Co 2.12 – 6.10 ; et le sujet très concret de la collecte, 2 Co 8-9, est illuminé par l’idéal de l’union entre les Églises. L’horizon eschatologique est toujours présent et sous-tend tout l’exposé sur la résurrection de la chair, 1 Co 15. Mais les descriptions apocalyptiques de 1 Th et 2 Th font place à une discussion plus rationnelle qui justifie cette espérance difficile pour des esprits grecs. Cette adaptation de l’Évangile au monde nouveau où il pénètre se manifeste surtout dans l’opposition de la folie de la Croix à la sagesse hellénique. Aux Corinthiens qui se divisent en s’opposant leurs différents maîtres et leurs talents humains, Paul rappelle qu’il n’y a qu’un seul maître, le Christ, un seul message, le salut par sa croix, et que là est la seule et vraie Sagesse, 1 Co 1.10 – 4.13. Ainsi, par la force des choses et sans renier les perspectives eschatologiques, il est amené à insister davantage sur la vie chrétienne présente, comme union au Christ dans la vraie connaissance qui est celle de la foi. Cette vie que donne la foi, il va l’approfondir encore, et, cette fois, par rapport au judaïsme, à la suite de la crise galate.