Poursuivant son propos sur le service, Paul aborde un autre thème très important pour...
Poursuivant son propos sur le service, Paul aborde un autre thème très important pour le serviteur et pour tout chercheur du Royaume : le jugement et l'évaluation de la personne comme de son activité. Les réflexions de l'apôtre font sans aucun doute écho aux paroles du Sauveur : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés » ; pour Paul, elles expriment l'un des principes les plus importants de la vie et des relations entre les personnes dans le Royaume. La clé de la compréhension que l'apôtre a du problème du jugement et de l'évaluation se trouve dans sa remarque : non seulement les appréciations d'autrui sur son activité lui importent peu, mais lui-même ne s'évalue en aucune manière (v. 3-4). Le jugement appartient à Dieu ; il aura lieu à la fin des temps. Il ne vaut donc pas la peine de devancer les événements par des évaluations hâtives (v. 5). Ce n'est qu'ainsi que l'on peut éviter l'exaltation mutuelle de soi (v. 6-7) et devenir des serviteurs et des témoins fidèles du Christ et du Royaume (v. 1-2).
Cette approche n'est pas fortuite si l'on se souvient que, dans le Royaume, chacun reçoit précisément sa propre récompense. Le Royaume suppose non pas le collectivisme, mais une vie communautaire. Le collectif est un phénomène purement humain ; c'est pourquoi les critères d'évaluation de chacun y seront inévitablement purement humains et donc universels. Il y a là une uniformisation inévitable, et une évaluation définitive de tout ce qu'a fait un membre du collectif, ainsi qu'un jugement sur la personne elle-même, deviennent tout à fait possibles : selon les mesures terrestres, la personne n'est, selon l'expression des sociologues, qu'un « produit du milieu » ; par elle-même, elle ne signifie rien, et tout ce qu'elle fait n'a de valeur que dans la mesure où c'est utile « à la société », plus exactement au collectif concret auquel elle appartient. Dans le Royaume, seul Dieu peut évaluer la personne elle-même et tout ce qu'elle a fait.
Bien sûr, dans la communauté aussi, les relations de la personne avec Dieu comme avec les proches sont d'une importance extrême ; mais ici la personne n'est pas dérivée de la communauté comme, dans notre monde encore non transfiguré, elle est souvent dérivée de la société, du collectif. Dès lors, il devient évident que ni la communauté dans son ensemble, ni aucun de ses membres pris séparément, ne peuvent ni ne doivent « juger » une personne, c'est-à-dire porter une évaluation définitive sur elle et sur son activité. Certes, si tel ou tel acte contredit la Torah et que celui qui l'a commis ne se repent de rien et ne regrette rien, la situation devient tout à fait univoque ; mais alors on peut dire du transgresseur qu'il attire lui-même sur lui le jugement de Dieu. Dans tous les autres cas, il vaut mieux s'abstenir d'évaluer jusqu'à la fin des temps, lorsque Celui-là seul à qui appartient la parole décisive au dernier Jugement dira sa parole.
Tandis qu’il écrivait les épîtres aux Thessaloniciens, Paul évangélisait Corinthe durant plus de dix-huit mois, Ac 18.1-18, du printemps 50 à la fin de l’été 51. Selon sa coutume d’agir dans les grands centres, il voulait implanter la foi au Christ dans ce port fameux très peuplé, d’où elle rayonnerait dans toute l’Achaïe, 2 Co 1.1 ; 9.2. De fait, il réussit à y établir, surtout dans les couches modestes de la population, 1 Co 1.26-28, une forte communauté. Mais cette grande ville était un foyer de culture grecque, où s’affrontaient des courants de pensée et de religion fort divers. Le contact de la jeune foi chrétienne avec cette capitale du paganisme devait poser pour les néophytes bien des problèmes délicats. C’est à les résoudre que s’emploie l’Apôtre dans les deux lettres qu’il leur écrit.
La genèse de ces deux épîtres est assez claire, en dépit de quelques points douteux. Une première lettre « précanonique », 1 Co 5.9-13, de date incertaine, n’a pas été conservée. Plus tard, durant le séjour qu’il fit à Éphèse au cours du troisième voyage, durant juste un peu plus de deux ans (52-54), Ac 19.1 ; 20.1, des questions apportées par une délégation de Corinthiens, 1 Co 16.17, auxquelles s’ajoutaient des informations reçues par le moyen d’Apollos, Ac 18.27s ; 1 Co 16.12, et des « gens de Chloé », 1 Co 1.11, poussèrent Paul à écrire une nouvelle lettre, qui est notre 1 Co, aux environs de Pâques 54 (1 Co 5.7s ; 16.5-9). Peu après, une crise dut se produire à Corinthe, où Timothée joua probablement un rôle, (1 Co 4.17 ; 16.10-11) et qui l’obligea à y faire une visite rapide et pénible, 2 Co 1.23–2.1, au cours de laquelle il promit de revenir bientôt, 2 Co 1.15-16. En fait, il ne revint pas et remplaça cette visite par une lettre sévère et écrite « parmi bien des larmes », 2 Co 2.3s, 9, qui produisit un effet salutaire, 2 Co 7.8-13. C’est en Macédoine, après avoir quitté Éphèse à la suite de crises très graves mal connues de nous, 1 Co 15.32 ; 2 Co 1.8-10 ; Ac 19.23-40, que Paul apprit de Tite cet heureux résultat, 2 Co 1.12s ; 7.5-16 ; et c’est alors qu’il écrivit les deux parties de 2 Co, pendant le printemps et l’été de 55. Il devait ensuite repasser par Corinthe, Ac 20.1s, cf. 2 Co 9.5 ; 12.14 ; 13.1, 10, pour de là remonter à Jérusalem et y être fait prisonnier.
Selon certains, 2 Co serait une compilation de plusieurs lettres – jusqu’à cinq – envoyées par Paul à Corinthe en différentes occasions. D’autres, moins impressionnés par les transitions difficiles que cette théorie cherche à expliquer, admettent cependant que les chap. 10-13 ne peuvent être la suite de 1-9. Il est psychologiquement impossible que Paul passe brutalement de la célébration de la réconciliation des chap. 1-9 à l’admonestation amère et aux justifications sarcastiques des chap. 10-13. On a suggéré que les chap. 10-13 pourraient être l’épître écrite dans les larmes, à cause de leur ton sévère, mais cela ne convient guère au contexte. L’épître écrite dans les larmes a été provoquée par la conduite d’un individu, 2 Co :2.5-8, or il n’y est même pas fait allusion dans les chap. 10-13, qui parlent du tort fait aux communautés par les faux apôtres. Il est donc plus probable que ces chapitres ont été déterminés par une détérioration de la situation à Corinthe après l’envoi des chap. 1-9.
Si ces épîtres apportent sur l’âme de Paul et sur ses relations avec ses convertis des lumières d’un extrême intérêt, leur importance doctrinale n’est pas moindre. Nous y trouvons, surtout dans 1 Co, des informations et des décisions sur bien des problèmes cruciaux du christianisme primitif, aussi bien dans sa vie intérieure : pureté des mœurs, 1 Co :5.1-13 ; 6.12-20, mariage et virginité, 1 Co 7.1-40, tenue des assemblées religieuses et célébration de l’eucharistie, 11-12, usage des charismes, 1 Co 12.1–14.40, – que dans ses rapports avec le monde païen : appel aux tribunaux, 1 Co 6.1-11, viandes offertes aux idoles 8-10. Ce qui aurait pu n’être que cas de conscience ou règlements de liturgie devient, grâce au génie de Paul, occasion de vues profondes sur la vraie liberté de la vie chrétienne, la sanctification du corps, le primat de la charité, l’union au Christ. La défense de son apostolat, 2 Co 10-13, lui inspire des pages splendides sur la grandeur du ministère apostolique, 2 Co 2.12 – 6.10 ; et le sujet très concret de la collecte, 2 Co 8-9, est illuminé par l’idéal de l’union entre les Églises. L’horizon eschatologique est toujours présent et sous-tend tout l’exposé sur la résurrection de la chair, 1 Co 15. Mais les descriptions apocalyptiques de 1 Th et 2 Th font place à une discussion plus rationnelle qui justifie cette espérance difficile pour des esprits grecs. Cette adaptation de l’Évangile au monde nouveau où il pénètre se manifeste surtout dans l’opposition de la folie de la Croix à la sagesse hellénique. Aux Corinthiens qui se divisent en s’opposant leurs différents maîtres et leurs talents humains, Paul rappelle qu’il n’y a qu’un seul maître, le Christ, un seul message, le salut par sa croix, et que là est la seule et vraie Sagesse, 1 Co 1.10 – 4.13. Ainsi, par la force des choses et sans renier les perspectives eschatologiques, il est amené à insister davantage sur la vie chrétienne présente, comme union au Christ dans la vraie connaissance qui est celle de la foi. Cette vie que donne la foi, il va l’approfondir encore, et, cette fois, par rapport au judaïsme, à la suite de la crise galate.