Dans son épître aux chrétiens de Corinthe, Paul écrit des paroles étranges à première vue : il parle du témoignage qui s’est affermi en eux (ou s’est renforcé, si l’on traduit littéralement). Que veut-il donc dire...
Dans son épître aux chrétiens de Corinthe, Paul écrit des paroles étranges à première vue : il parle du témoignage qui s’est affermi en eux (ou s’est renforcé, si l’on traduit littéralement). Que veut-il donc dire ? L’apôtre mentionne aussi la parole et la connaissance reçues par ceux qui ont entendu le témoignage. On peut avoir l’impression qu’il s’agit du nouvel enseignement que Paul a apporté aux Corinthiens et qu’ils ont reçu.
Mais le christianisme ne se réduit pas à un simple enseignement. Bien sûr, Jésus a dit beaucoup de choses à Ses disciples durant Son ministère terrestre, mais Il n’est pourtant pas venu pour créer un nouvel enseignement. Il est venu donner le Royaume au monde. Et le christianisme n’est pas un nouvel enseignement, mais une vie nouvelle, la vie dans ce Royaume même. Une vie qu’il faut accueillir et qui doit s’affermir, se renforcer dans l’homme, qui doit être assimilée par lui jusqu’à devenir une partie inséparable de sa propre existence.
Une telle vie ne se transmet pas par de simples paroles ; il faut précisément un témoignage, le témoignage d’un homme qui vit lui-même de la vie du Royaume et peut montrer visiblement, par son propre exemple, ce qu’elle est et comment on en vit. C’est précisément ce témoignage que Paul portait. C’était là, au fond, son apostolat : car l’apôtre est toujours un envoyé qui va témoigner de ce qu’il a été envoyé attester.
Il ne dit rien de lui-même ; il n’est ni maître ni guide, il est seulement témoin de ce qu’il lui a été confié d’annoncer. Mais s’il s’agit de la vie du Royaume, annoncer signifie faire participer : car aucun récit sur le Royaume ne vaut rien sans participation à sa vie. Sans une telle participation, tous ces récits ne vaudraient pas plus que des histoires sur une vie heureuse dans un beau pays lointain que celui qui écoute ne verra jamais. Mais une seule participation à la vie du Royaume ne suffit pas encore.
Dans le Royaume, il faut vivre ; et pour vivre de sa vie, l’homme doit changer, spirituellement et même physiquement, si l’on a en vue la participation au Royaume dans toute sa plénitude. Il ne s’agit pas d’un acte instantané, mais d’un processus, et d’un processus qui ne s’achèvera qu’avec le retour du Christ dans la gloire. Alors ce qui ne s’était qu’entrouvert aux chercheurs du Royaume au début du chemin se révélera à eux dans toute sa plénitude. Et le chemin s’achèvera par une rencontre face à face avec Celui qui a apporté le Royaume dans le monde.
9 g) Cf. 10.13 ; 2 Co 1.18 ; 1 Th 5.24 ; 1 Th 3.3 ; 2 Tm 2.13 ; He 10.23 ; 11.11.
9 h) Le mot de communion (koinônia) garde dans ses multiples emplois une acception fondamentale. La communion a sa source dans des réalités possédées en commun par plusieurs personnes, que ces réalités soient spirituelles ou matérielles. En fait, entre chrétiens, les biens matériels ne vont jamais sans les biens spirituels, Rm 15.26-27 ; 2 Co 8.4 ; 9.13 ; Ga 6.6 ; Ph 4.15-17. Parfois on a part à des actions ou à des sentiments, 2 Co 1.7 ; 6.14 ; 1 Tm 5.22 ; 2 Jn 11 ; Ap 1.9. La communion d’où dérivent toutes les autres donne part à des biens proprement divins, 9.23 ; Ph 1.5 ; Phm 6 ; elle nous unit au Père et à son Fils Jésus Christ, 1.9 ; 1 Jn 1.3, 7, au Christ lui-même. 10.16 ; Ph 3.10 ; 1 P 4.13, à l’Esprit, 2 Co 13.13 ; Ph 2.1. Elle nous donne part à la gloire à venir, 1 P 5.1. Le mot devient caractéristique de la communauté chrétienne, Ac 2.42.
Tandis qu’il écrivait les épîtres aux Thessaloniciens, Paul évangélisait Corinthe durant plus de dix-huit mois, Ac 18.1-18, du printemps 50 à la fin de l’été 51. Selon sa coutume d’agir dans les grands centres, il voulait implanter la foi au Christ dans ce port fameux très peuplé, d’où elle rayonnerait dans toute l’Achaïe, 2 Co 1.1 ; 9.2. De fait, il réussit à y établir, surtout dans les couches modestes de la population, 1 Co 1.26-28, une forte communauté. Mais cette grande ville était un foyer de culture grecque, où s’affrontaient des courants de pensée et de religion fort divers. Le contact de la jeune foi chrétienne avec cette capitale du paganisme devait poser pour les néophytes bien des problèmes délicats. C’est à les résoudre que s’emploie l’Apôtre dans les deux lettres qu’il leur écrit.
La genèse de ces deux épîtres est assez claire, en dépit de quelques points douteux. Une première lettre « précanonique », 1 Co 5.9-13, de date incertaine, n’a pas été conservée. Plus tard, durant le séjour qu’il fit à Éphèse au cours du troisième voyage, durant juste un peu plus de deux ans (52-54), Ac 19.1 ; 20.1, des questions apportées par une délégation de Corinthiens, 1 Co 16.17, auxquelles s’ajoutaient des informations reçues par le moyen d’Apollos, Ac 18.27s ; 1 Co 16.12, et des « gens de Chloé », 1 Co 1.11, poussèrent Paul à écrire une nouvelle lettre, qui est notre 1 Co, aux environs de Pâques 54 (1 Co 5.7s ; 16.5-9). Peu après, une crise dut se produire à Corinthe, où Timothée joua probablement un rôle, (1 Co 4.17 ; 16.10-11) et qui l’obligea à y faire une visite rapide et pénible, 2 Co 1.23–2.1, au cours de laquelle il promit de revenir bientôt, 2 Co 1.15-16. En fait, il ne revint pas et remplaça cette visite par une lettre sévère et écrite « parmi bien des larmes », 2 Co 2.3s, 9, qui produisit un effet salutaire, 2 Co 7.8-13. C’est en Macédoine, après avoir quitté Éphèse à la suite de crises très graves mal connues de nous, 1 Co 15.32 ; 2 Co 1.8-10 ; Ac 19.23-40, que Paul apprit de Tite cet heureux résultat, 2 Co 1.12s ; 7.5-16 ; et c’est alors qu’il écrivit les deux parties de 2 Co, pendant le printemps et l’été de 55. Il devait ensuite repasser par Corinthe, Ac 20.1s, cf. 2 Co 9.5 ; 12.14 ; 13.1, 10, pour de là remonter à Jérusalem et y être fait prisonnier.
Selon certains, 2 Co serait une compilation de plusieurs lettres – jusqu’à cinq – envoyées par Paul à Corinthe en différentes occasions. D’autres, moins impressionnés par les transitions difficiles que cette théorie cherche à expliquer, admettent cependant que les chap. 10-13 ne peuvent être la suite de 1-9. Il est psychologiquement impossible que Paul passe brutalement de la célébration de la réconciliation des chap. 1-9 à l’admonestation amère et aux justifications sarcastiques des chap. 10-13. On a suggéré que les chap. 10-13 pourraient être l’épître écrite dans les larmes, à cause de leur ton sévère, mais cela ne convient guère au contexte. L’épître écrite dans les larmes a été provoquée par la conduite d’un individu, 2 Co :2.5-8, or il n’y est même pas fait allusion dans les chap. 10-13, qui parlent du tort fait aux communautés par les faux apôtres. Il est donc plus probable que ces chapitres ont été déterminés par une détérioration de la situation à Corinthe après l’envoi des chap. 1-9.
Si ces épîtres apportent sur l’âme de Paul et sur ses relations avec ses convertis des lumières d’un extrême intérêt, leur importance doctrinale n’est pas moindre. Nous y trouvons, surtout dans 1 Co, des informations et des décisions sur bien des problèmes cruciaux du christianisme primitif, aussi bien dans sa vie intérieure : pureté des mœurs, 1 Co :5.1-13 ; 6.12-20, mariage et virginité, 1 Co 7.1-40, tenue des assemblées religieuses et célébration de l’eucharistie, 11-12, usage des charismes, 1 Co 12.1–14.40, – que dans ses rapports avec le monde païen : appel aux tribunaux, 1 Co 6.1-11, viandes offertes aux idoles 8-10. Ce qui aurait pu n’être que cas de conscience ou règlements de liturgie devient, grâce au génie de Paul, occasion de vues profondes sur la vraie liberté de la vie chrétienne, la sanctification du corps, le primat de la charité, l’union au Christ. La défense de son apostolat, 2 Co 10-13, lui inspire des pages splendides sur la grandeur du ministère apostolique, 2 Co 2.12 – 6.10 ; et le sujet très concret de la collecte, 2 Co 8-9, est illuminé par l’idéal de l’union entre les Églises. L’horizon eschatologique est toujours présent et sous-tend tout l’exposé sur la résurrection de la chair, 1 Co 15. Mais les descriptions apocalyptiques de 1 Th et 2 Th font place à une discussion plus rationnelle qui justifie cette espérance difficile pour des esprits grecs. Cette adaptation de l’Évangile au monde nouveau où il pénètre se manifeste surtout dans l’opposition de la folie de la Croix à la sagesse hellénique. Aux Corinthiens qui se divisent en s’opposant leurs différents maîtres et leurs talents humains, Paul rappelle qu’il n’y a qu’un seul maître, le Christ, un seul message, le salut par sa croix, et que là est la seule et vraie Sagesse, 1 Co 1.10 – 4.13. Ainsi, par la force des choses et sans renier les perspectives eschatologiques, il est amené à insister davantage sur la vie chrétienne présente, comme union au Christ dans la vraie connaissance qui est celle de la foi. Cette vie que donne la foi, il va l’approfondir encore, et, cette fois, par rapport au judaïsme, à la suite de la crise galate.