Aujourd'hui nous célébrons le commencement, le point de départ de notre salut. Apparue au plus tard au Ve siècle, cette fête s'appelait d'abord le Jour de l'Incarnation; son nom actuel est apparu...
Aujourd'hui nous célébrons le commencement, le point de départ de notre salut. Apparue au plus tard au Ve siècle, cette fête s'appelait d'abord le Jour de l'Incarnation; son nom actuel est apparu plus tard, pas avant le VIIe siècle. Cet ancien nom exprime pour nous à la fois le sens principal de la fête et la principale Personne «agissante». Nous exultons aujourd'hui parce que le Dieu tout-puissant a voulu s'incarner pour nous sauver, et qu'il a accompli cette volonté. Et nous exultons aujourd'hui au sujet de Celle qui l'a accueilli dans son sein, sa Mère. Nous ne célébrons pas l'anniversaire d'un événement, car nous ne savons pas exactement quand il s'est produit: la date a été fixée de manière tout à fait conventionnelle, simplement neuf mois exactement avant Noël. Mais nous exultons au sujet de l'Incarnation comme d'un fait accompli. Annoncée jadis par les prophètes, elle est devenue un événement de l'histoire réelle, et grâce à cela tout a reçu part à l'éternité. Citons les paroles de deux grands saints sur cet événement (traduites du grec).
Voici ce que dit saint Jean Damascène: «Que les cieux se réjouissent et que la terre soit dans l'allégresse: car Celui qui est coéternel au Père, sans commencement avec lui et partageant son trône, dans sa bonté et sa miséricorde amie des hommes, s'est anéanti lui-même, selon le bon plaisir et le dessein du Père; et il a habité dans un sein virginal, purifié d'avance par l'Esprit. Ô merveille! Dieu parmi les hommes, l'Incontenable dans un sein, l'Éternel dans le temps: combien glorieux sont la conception sans semence, l'anéantissement ineffable et un tel mystère! Dieu s'abaisse, s'incarne et se forme lorsque l'ange annonce à la Toute-Pure la conception: Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi, lui qui possède la grande miséricorde».
Et voici les paroles de saint André de Crète: «Aujourd'hui, joie de l'Annonciation, fête virginale; la terre et le ciel s'unissent, Adam est renouvelé, Ève est libérée de sa tristesse première, et la demeure de notre nature, divinisée par Celui qui a pris notre condition, devient le temple de Dieu. Ô mystère! Incompréhensible est son abaissement! Ineffable est le mode de sa conception! L'ange sert le miracle; le sein virginal reçoit le Fils; l'Esprit Saint est envoyé; le Père d'en haut donne son bon plaisir, la réconciliation de tous s'accomplit par sa volonté! En Christ, sauvés par le Christ, crions avec Gabriel à la Vierge: Réjouis-toi, Comblée de grâce; par toi est venu le Seigneur, notre salut, le Christ notre Dieu, qui a pris notre nature et nous a élevés vers lui; prie-le pour le salut de nos âmes».
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.