La parabole de la vigne, comme toutes les paraboles de ce genre, concerne avant tout le peuple de Dieu : car c'est précisément lui qui, dans la tradition prophétique, est habituellement appelé symboliquement...
La parabole de la vigne, comme toutes les paraboles de ce genre, concerne avant tout le peuple de Dieu : car c'est précisément lui qui, dans la tradition prophétique, est habituellement appelé symboliquement la vigne. Dans un tel contexte, le sens de la parabole devient tout à fait compréhensible, et tous ceux qui écoutent Jésus le comprennent sans exception. Bien plus : ceux que ce qui était dit concernait directement comprirent parfaitement que cela les concernait précisément eux ; le cri « que cela n'arrive pas ! » en est la meilleure preuve.
La réponse du Sauveur à ce « que cela n'arrive pas ! » est elle aussi assez univoque : Il rappelle à ceux qui L'écoutent la pierre angulaire. L'image de la pierre angulaire apparaît constamment dans les paraboles de Jésus, et son sens tient à ce que ces pierres, utilisées lors de la construction d'une maison comme éléments d'angle de la fondation en bandes, ne convenaient à rien d'autre qu'à l'usage auquel elles étaient destinées. Il ne fait aucun doute qu'en parlant de la pierre angulaire, Jésus pense à Lui-même, faisant ainsi de Ses auditeurs les personnages de la parabole qu'Il a racontée. Manifestement, Il veut faire comprendre à ceux qui L'écoutent que chacun d'eux se trouve devant un choix auquel on ne peut se soustraire.
Beaucoup, sans doute, auraient voulu que Jésus soit l'un parmi beaucoup d'autres, prophètes, prédicateurs, maîtres de la Torah, bref, qu'Il soit un homme ordinaire. Alors on aurait pu L'écouter sans vraiment Lui prêter attention, et L'accepter sans L'accepter, comme nous le faisons toujours lorsque, dans notre âme, nous ne sommes pas d'accord avec celui qui parle. Dans ce cas, une acceptation polie et formelle ne signifie rien de plus que l'accord avec le droit de l'interlocuteur à sa propre opinion, à un point de vue différent du nôtre, dont au fond nous n'avons parfois aucun souci. Mais celui qui avance ce point de vue doit alors reconnaître notre droit à notre propre compréhension de la vérité, différente de celle qu'il propose. Il doit admettre ce qu'on appelle aujourd'hui le pluralisme, reconnaître la relativité de toute vérité et de toute opinion, y compris la sienne propre, et alors on lui permettra à son tour de s'exprimer, comme à tous les autres.
Si Jésus avait accepté de telles règles du jeu, Il n'aurait peut-être pas eu à mourir sur la croix. Mais c'est précisément là le point : Il ne pouvait en aucune manière les accepter, non parce qu'Il Lui fallait absolument prouver quelque chose à quelqu'un et gagner toutes les disputes dans lesquelles Ses auditeurs L'entraînaient, mais parce que l'acceptation de telles règles serait devenue pour Lui un faux témoignage et l'effondrement de Sa mission.
Car Il a apporté dans le monde le Royaume et a manifesté au monde la plénitude de Dieu, et ce n'était déjà plus simplement une opinion parmi beaucoup d'autres, ni même une révélation parmi beaucoup d'autres : Il a réellement manifesté au monde toute la plénitude de la vérité et toute la plénitude de la révélation. Tous les grands sages et prophètes venus avant Lui posaient des questions et exprimaient des opinions ; Lui ne posait pas de questions, Il y répondait, et Il est Lui-même devenu la réponse à toutes les questions possibles. Et on ne pouvait L'accueillir qu'en cette qualité : toute autre attitude envers Lui aurait été duplicité.
Bien sûr, si l'homme ne comprend réellement pas Qui se tient devant lui, la situation peut encore être réparée : ce qui n'est pas compris aujourd'hui peut l'être demain. Mais s'il s'agit d'un refus d'accueillir l'évidence, d'un refus de renoncer à son propre droit à l'opinion devant la Vérité vivante, la situation est sans issue : car la Vérité ne peut cesser d'être la vérité, quoi que quelqu'un puisse désirer. Il reste soit à L'accueillir, soit à Le rejeter. Soit considérer cet étrange Maître comme Celui qu'Il Se considère Lui-même être, soit Le traiter, au mieux, comme un fou, et au pire comme un apostat conscient et un blasphémateur qui prétend à ce à quoi aucun homme ne peut prétendre. Il fallait choisir : il n'y avait pas de troisième voie.
1 g) De 20.1 à 21.5, suit de très près Mc. Il omet l’action symbolique du figuier desséché, Mc 11.12-14, 20-25, qu’il a remplacée par la parabole du figuier stérile, 13.6-9 ; il omet aussi la discussion sur le premier commandement, Mc 12.28-34, qu’il a déjà prise d’une autre source, 10.25-28.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.