L'histoire qui s'est déroulée dans la maison du pharisien, un homme sans aucun doute profondément religieux, nous montre une fois encore combien le Royaume et sa vie devaient paraître paradoxaux à la conscience religieuse. Pour l'homme religieux, le péché est quelque chose d'objectif et d'absolu. Pour lui, le pécheur...
L'histoire qui s'est déroulée dans la maison du pharisien, un homme sans aucun doute profondément religieux, nous montre une fois encore combien le Royaume et sa vie devaient paraître paradoxaux à la conscience religieuse. Pour l'homme religieux, le péché est quelque chose d'objectif et d'absolu. Pour lui, le pécheur n'est qu'un pécheur; sa fréquentation est déconseillée à celui qui aspire à une vie juste, et le péché peut se transmettre comme une maladie infectieuse. Pour la conscience religieuse, le péché est une qualification spirituelle et morale qui rend l'homme impropre à la vie spirituelle telle qu'elle la comprend. En suivant cette logique, Jésus aurait dû chasser la pécheresse qui s'approchait de lui, sans tenir compte d'aucun repentir. D'autant plus qu'il devait s'agir ici d'un péché non accidentel, mais tout à fait conscient, dont les conséquences demeuraient insurmontables même si le pécheur se repentait.
Jésus regarde la situation autrement. Pour lui, le péché n'est pas une qualification spirituelle et morale de l'homme, mais son état ordinaire après la chute. La question n'est pas de savoir si un homme est digne ou non d'entrer dans le Royaume. Ici, tout est évident: après la chute, personne ne peut en être digne. La seule question est de savoir s'il est possible de sauver tel homme concret, s'il est possible de faire participer tel ou tel pécheur à la vie du Royaume.
Bien sûr, pour cela le pécheur devra cesser d'être pécheur et il ne pourra participer à la vie du Royaume que dans la mesure où il sera capable de résoudre cette tâche. Mais sa résolution est possible en principe, si seulement l'homme lui-même le désire. La seule question est de savoir si l'homme qui cherche le Royaume se décide à entrer en relation avec Jésus, qui a apporté le Royaume dans le monde. La femme qui pleurait en embrassant les pieds de Jésus avait manifestement une telle relation. Le pharisien... il est difficile de le dire avec certitude. Mais il ne se précipite manifestement pas vers Jésus comme la femme mentionnée dans le récit de l'évangéliste. Après tout, il pense que, dans l'ensemble, tout va bien pour lui, ne sachant pas encore qu'il se trompe. La femme ne le pense déjà plus: ses péchés lui sont plus évidents. Elle a quelque chose à demander au Maître.
Et voici que, paradoxalement, celui qui a davantage péché se révèle plus proche du Royaume que celui qui a moins péché. Non parce que le péché rapproche l'homme du Royaume, bien sûr. Simplement, un péché manifeste et grave, une fois reconnu, oblige l'homme à réfléchir sérieusement à son destin et à s'attacher plus fortement à celui qui peut l'aider. Et cela rapproche réellement l'homme du Royaume, malgré les péchés qu'il a commis.
36 w) Épisode propre à Lc, différent de l’onction de Béthanie, Mt 26.6-13, laquelle, cependant, aurait pu exercer une influence sur quelques détails du récit actuel. La pécheresse de cet épisode ne doit être identifiée ni avec Marie de Béthanie, sœur de Marthe, 10.39 ; cf. Jn 10.39 ; cf. Jn 11.1s ; 12.2s, ni non plus avec Marie de Magdala, 8.2.
45 x) Var. « depuis qu’elle est entrée ».
47 y) Dans la première partie de ce verset, l’amour apparaît comme cause du pardon ; dans la deuxième, il en est l’effet. Cette antinomie vient de ce que le texte de la péricope est composite. En 37-38, 44-46, les gestes de la femme témoignent d’un grand amour qui lui mérite le pardon de ses fautes d’où la conclusion 47. Mais en 40-43 une parabole a été insérée, dont la leçon est inverse un plus grand pardon entraîne un plus grand amour d’où la conclusion 47.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.