En parlant de la nécessité d'obéir à la loi, Paul mentionne encore un aspect du problème que, apparemment...
En parlant de la nécessité d'obéir à la loi (v. 1-2), Paul mentionne encore un aspect du problème que, apparemment, dans le feu de la polémique ou de la condamnation, beaucoup oubliaient alors, comme d'ailleurs aujourd'hui. Il rappelle à Tite lui-même et à ceux qu'il devait instruire qu'un homme pécheur n'a, en général, aucun droit de condamner qui que ce soit, que condamner les hommes, même s'ils sont pécheurs, n'est pas une occupation convenable pour un chrétien. Et il ne s'agit pas seulement du fait que seul Dieu peut juger adéquatement une personne, et non tel ou tel acte qu'elle a commis, Lui qui donnera Son jugement au dernier Jugement. Il s'agit aussi du fait que l'homme déchu n'a pas le droit moral de condamner qui que ce soit. Bien sûr, beaucoup l'avaient compris bien avant la venue du Sauveur dans le monde ; le proverbe « médecin, guéris-toi toi-même » était déjà connu dans la plus haute antiquité. Mais l'essentiel est ailleurs : condamner son prochain détourne le chrétien de la lutte contre ses propres péchés, de son enracinement dans le Royaume et du témoignage.
L'apôtre, quant à lui, appelle visiblement ses coreligionnaires à se concentrer sur la résolution de ces tâches principales et à laisser en paix ceux qui méritent peut-être la condamnation, mais à la condamnation desquels un chrétien ne devrait guère consacrer son temps, d'autant plus que chacun de ceux qui marchent maintenant sur le chemin du salut a jadis mérité la même condamnation (v. 3-8). L'abus de la Torah, que mentionne l'apôtre (v. 9), devenait apparemment un bon terrain nourricier pour la condamnation. La Torah a été donnée à l'homme non pour condamner son prochain, mais pour évaluer des actions et des actes concrets, les siens comme ceux d'autrui, afin de comprendre qui et en quoi l'on peut soutenir, et de qui il vaut mieux se tenir à distance. Pourtant, de tout temps, la tentation a existé d'abuser de la Torah, en l'utilisant non comme une boussole spirituelle permettant de ne pas perdre ses repères spirituels et moraux dans le monde des affaires et des actes humains, mais comme un moyen de s'exalter soi-même et de condamner. Un tel abus menait inévitablement aux discussions vaines mentionnées par Paul, dont les participants, se condamnant les uns les autres, perdaient à la fois le sens de la Torah et le Royaume. Ce n'est pas un hasard si l'apôtre dit que ceux qui pensent la Torah autrement que lui et ses compagnons de pensée (dans la traduction synodale, ces dissidents sont appelés « hérétiques ») se condamnent eux-mêmes (v. 10-11) : la Torah est une arme à double tranchant, si bien que celui qui veut la diriger contre son prochain la retourne inévitablement aussi contre lui-même. Celui qui compte scrupuleusement et sans miséricorde les péchés de son prochain devra répondre devant Dieu de ses propres péchés, et Dieu les comptera avec autant de scrupule qu'il comptait autrefois les péchés d'autrui, le condamnant avec aussi peu de miséricorde qu'il condamnait lui-même ses prochains. Alors la Torah deviendra pour lui un chemin menant non pas au Royaume, mais aux ténèbres extérieures dont parlait le Sauveur.
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.