Dans le récit de la naissance de Jésus-Christ dans la crèche, avec la grotte, les bergers et les anges, il n'y a rien de sentimental ni de mièvre. En revanche, il y a beaucoup de grandeur et de solennité. Nous ne devons pas être troublés par...
Dans le récit de la naissance de Jésus-Christ dans la crèche, avec la grotte, les bergers et les anges, il n'y a rien de sentimental ni de mièvre. En revanche, il y a beaucoup de grandeur et de solennité. Nous ne devons pas être troublés par le cadre modeste d'une étable de village et par la pauvreté des invités: c'est un véritable banquet messianique.
Tout ici renvoie au lointain ancêtre de Jésus et au plus célèbre roi oint, c'est-à-dire, en grec, Christ, David: sa ville natale de Bethléem, l'occupation des bergers, puisque David lui-même était berger chez son père, et les parallèles frappants avec Celui qui, lui aussi, sera Berger auprès de son Père. Lui aussi est né pour être Roi, Oint, Christ; lui aussi, comme le « plus petit des frères », vaincra miraculeusement, par la force de Dieu, l'Ennemi et « ôtera l'opprobre d'Israël » (cf. 1 S 17 ou Ps 151). L'évangéliste, connaissant toute l'histoire qui a suivi, a su discerner la gloire dans la vie ordinaire et pauvre d'une famille surprise par l'accouchement la nuit dans une étable. Nous aussi, nous connaissons cette histoire; mais savons-nous voir réellement?
1 n) Empereur romain de 30 av. J-C. à 14 ap. J.-C. L’Empire connut une série de recensements, organisés selon un rythme régulier, pour établir notamment les registres des impôts.
2 o) Ce « premier » recensement sous Quirinius reste énigmatique. Puisque l’historien juif Flavius Josèphe date le seul qui nous soit connu de 6 ap. J.-C., la chronologie de la naissance de Jésus fournie par est difficile à concilier avec celle de Mt, où Jésus est né avant la mort d’Hérode le Grand (4 av. J.-C.). En effet, le premier recensement de la Judée fit époque l’occasion en fut la réorganisation du pays comme province dépendante de l’administration romaine, après la déposition de l’ethnarque Archélaüs, fils d’Hérode. Ce recensement provoqua l’insurrection de Judas le Galiléen, qui est mentionnée en Ac 5.37. pour l’« ère chrétienne », voir 3.1.
7 p) En grec biblique, le terme n’implique pas nécessairement des frères puînés, mais souligne la dignité et les droits de l’enfant.
7 q) Plutôt qu’une hôtellerie (pandocheion , 10.34), le mot grec kataluma peut désigner une salle, 1 S 1.18 ; 9.22 ; 22.11, où logeait la famille de Joseph. Si celui-ci avait son domicile à Bethléem, on s’explique mieux qu’il y soit retourné pour le recensement, et aussi qu’il y ait amené sa jeune femme enceinte. La crèche, mangeoire des animaux, était sans doute aménagée dans un mur du pauvre logis, et celui-ci était si occupé qu’on ne put trouver meilleure place pour coucher l’enfant. Une pieuse légende a garni cette crèche de deux animaux, cf. Ha 3.2 ; Isa 1.3.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.