On a pensé et parlé de diverses manières de la chute de Jérusalem et des causes de cette chute. Aussitôt après 589 av. J.-C., lorsque l'armée babylonienne...
On a pensé et parlé de diverses manières de la chute de Jérusalem et des causes de cette chute. Aussitôt après 589 av. J.-C., lorsque l'armée babylonienne prit la ville d'assaut, beaucoup crurent qu'il s'agissait d'un malentendu historique que Dieu corrigerait bientôt, et que tout redeviendrait comme auparavant. C'était alors l'opinion de la majorité, et parmi toutes les personnalités publiques de l'époque, seul le prophète Jérémie avertissait ses compatriotes que ce qui était arrivé n'était pas un hasard, que l'exil serait long, quoique non sans fin.
On n'écouta pas le prophète. Les patriotes judéens déclenchèrent une révolte antibabylonienne ; après sa défaite, la ville fut définitivement détruite et tous ses habitants furent déportés à Babylone. Cela arriva précisément parce que le prophète avait raison. Au fond, les soldats babyloniens ne firent que rendre visible ce qui était jusque-là caché : il ne restait plus de place pour Dieu à Jérusalem, dans Son propre Temple, au milieu de Son peuple.
Cela ne s'était évidemment pas produit d'un seul coup. La marche vers l'abîme commence toujours lentement et souvent imperceptiblement, puis s'accélère vers la fin. Telle fut toute l'histoire préexilique d'Israël, puis de Juda : Dieu occupait de moins en moins de place dans leur vie, jusqu'à ce qu'Il doive enfin partir tout à fait. Bien sûr, la vie du peuple à l'époque préexilique ne fut pas faite uniquement de chutes spirituelles : il y eut aussi des élans, quand semblaient revenir les temps de David, avec qui Dieu avait conclu une alliance particulière, lui promettant que ses descendants régneraient à Jérusalem aussi longtemps qu'existeraient la ville et le pays.
Malheureusement, ces élans furent brefs et ne purent changer l'orientation spirituelle générale propre à l'époque préexilique. Agissant par les prophètes, Dieu tenta de renverser la situation, mais tous Ses efforts restèrent sans effet. L'être humain est libre, comme l'est tout peuple, y compris le peuple de Dieu. Seulement, lorsque le peuple de Dieu trahit sa vocation, son sort devient inévitablement pire que celui de tout autre peuple.
Certes, tout peuple qui trahit sa vocation et renonce à la tâche spirituelle et historique que Dieu lui a confiée finit, d'une manière ou d'une autre, par connaître une catastrophe historique et spirituelle. Mais le peuple de Dieu, dont l'unique tâche et l'unique vocation étaient de garder la révélation reçue et d'en témoigner par le fait même de son existence historique, se trouvait particulièrement vulnérable : il n'avait et ne pouvait avoir aucune autre vocation. S'il cessait d'être ce que Dieu l'avait conçu et créé pour être, la poursuite de son existence perdait tout simplement son sens.
C'est ce qui arriva au peuple juif, tandis que la catastrophe de 587 av. J.-C. ne fut que la conséquence et l'aboutissement des processus spirituels correspondants, notamment du refus des contemporains et des acteurs des événements de comprendre le sens de ce qui se passait. Le reste du peuple devait désormais retrouver le sens de son existence historique, non seulement par le repentir des péchés commis et un nouveau retour à Dieu, mais aussi par une interprétation spirituelle de sa propre histoire. Ce n'est qu'après cela que le reste pourrait espérer devenir le noyau d'un peuple nouveau, porteur d'une histoire nouvelle.
1 l) Résumé des événements rapportés par 2 R 23.31—25.30. Le Chroniste passe ainsi rapidement sur la période sombre qui a séparé la réforme religieuse de Josias de la restauration nationale et religieuse au retour de l’Exil.
2 m) Le grec ajoute ici 2 R 23.31-33.
6 n) Cette captivité et ce pillage ne sont pas autrement connus. Il semble qu’à une époque tardive on ait attribué au pervers Joiaqim quelques-uns des malheurs de son fils Joiakîn. Cf. Dn 1.1-2.
9 o) « dix-huit ans » versions, 2 R 24.8.
10 p) En réalité son oncle, 2 R 14.17. Mais 1 Ch 3.15-16 distingue deux Sédécias, un oncle et un frère de Joiakîn.
14 q) Jugement général sur l’infidélité du peuple qui cause la ruine de Juda. Le Chroniste rejoint ici Jérémie et Ézéchiel.
22 r) Ces deux derniers vv. reproduisent le début de Esd. Mais l’utilisation de ce texte comme conclusion en change l’accent. L’annonce d’un labeur pénible devient ici un cri de triomphe sur la restauration du Temple, par laquelle s’affirme la pérennité des institutions davidiques.
L’Ancien Testament comprend un second groupe de livres historiques, qui doublent en grande partie et ensuite prolongent l’histoire deutéronomiste qui s’étend de Josué à la fin des Rois. Ce sont les deux livres des Chroniques, puis celui d’Esdras et, selon l’opinion commune, celui de Néhémie. Les deux livres des Chroniques n’en formaient primitivement qu’un seul et les livres d’Esdras et de Néhémie faisaient partie du même ensemble, œuvre d’un seul auteur. Non seulement on y retrouve le même style et les mêmes idées fondamentales, mais la répétition, au début de Esd 1, des versets qui terminent 2 Ch 36 certifie l’unité de composition.
Les livres des Chroniques (d’après le titre hébreu ; la Bible grecque et la Vulgate les appellent « Paralipomènes », c’est-à-dire les livres qui donnent les « choses omises », qui apportent un complément) sont donc une œuvre du judaïsme postexilique, d’une époque où le peuple, privé de son indépendance politique, jouissait cependant d’une sorte d’autonomie reconnue par les maîtres de l’Orient : il vivait sous la direction de ses prêtres, selon les règles de sa loi religieuse. Le Temple et ses cérémonies étaient le centre de la vie nationale. Mais ce cadre légaliste et rituel est vivifié par un courant de piété personnelle, par les doctrines de sagesse, par le souvenir des gloires ou des défaillances du passé et la confiance dans les promesses des prophètes.
L’auteur des Chroniques, un lévite de Jérusalem, appartient profondément à ce milieu.
Il écrit après Esdras et Néhémie, notablement plus tard puisqu’il peut combiner à sa guise les sources qui les concernent. Le début de l’époque grecque, avant 300 av. J.-C., paraît être la date la plus vraisemblable. L’ouvrage reçut ensuite des additions, venant d’une ou de plusieurs mains, en particulier les tables généalogiques de 1 Ch 2-9 furent augmentées et des listes nominatives furent ajoutées, probablement celles des partisans de David, 12, celles des prêtres et des lévites, 15, et la longue addition de 1 Ch 23.3 – 27.34, qui recense le personnel cultuel et administratif de David.
Ces compléments, qui peuvent avoir utilisé de bons documents, restent dans la ligne de pensée du Chroniste.
Il manifeste un grand intérêt pour le Temple. Le clergé joue dans son œuvre un rôle prééminent, non seulement les prêtres et les lévites, selon l’esprit du Deutéronome et des textes sacerdotaux du Pentateuque, mais les classes inférieures du clergé, les portiers et les chantres, désormais assimilés aux lévites. La sanctification du clergé s’étend aux laïcs par leur participation aux sacrifices de communion, qui retrouvent chez le Chroniste leur importance ancienne. Cette communauté sainte n’est pas restreinte aux seuls Judéens : par-delà l’apostasie du royaume d’Israël, dont il parle le moins possible, il retrouve les Douze Tribus unies sous le sceptre de David et, au-delà des circonstances présentes, il attend la réunion de tous les fils d’Israël. Les païens eux-mêmes ne sont pas exclus de la prière du Temple. « Israël » est pour lui tout le peuple fidèle, avec qui Dieu avait fait alliance autrefois, avec qui il a renouvelé cette alliance en la personne de David. C’est sous David que se sont le mieux réalisées les conditions du règne de Dieu sur la terre, de la théocratie ; c’est dans l’esprit de David que la communauté doit vivre, avec un constant souci de réforme qui est un retour aux traditions, pour que Dieu lui garde sa faveur et accomplisse les promesses.
Le centre permanent d’intérêt de cette longue histoire est le Temple de Jérusalem et son culte, depuis les préparations sous David jusqu’à la restauration accomplie par la communauté revenue de l’Exil.
Ces grandes pensées du Chroniste expliquent la composition de son ouvrage. Les premiers chapitres, 1 Ch 1-9, donnent des listes généalogiques qui s’attardent davantage sur la tribu de Juda et la descendance de David, sur les lévites, sur les habitants de Jérusalem. Cela sert d’introduction à l’histoire de David qui occupe toute la fin du premier livre, 10-29. Les démêlés avec Saül sont omis, comme la faute avec Bethsabée, les drames de famille et les révoltes, mais la prophétie de Natân est mise en relief, 1 Ch 17, et une place considérable est faite aux institutions religieuses : transport de l’arche et organisation du culte à Jérusalem, 13, 15-16, préparatifs pour la construction du Temple, 21-29. David a dressé le plan, assemblé les matériaux, réglé les fonctions du clergé jusque dans les détails, et il a laissé la réalisation à son fils Salomon. Dans l’histoire de celui-ci, 2 Ch 1-9, la construction du Temple, la prière du roi lors de la dédicace et les promesses que Dieu fait en réponse occupent la plus grande place. À partir du schisme, le Chroniste ne se préoccupe que du royaume de Juda et de la dynastie davidique. Les rois sont jugés d’après leur fidélité ou leur infidélité aux principes de l’alliance, selon qu’ils se rapprochent ou s’écartent du modèle donné par David, 2 Ch 10-36. Les désordres sont suivis de réformes, dont les plus profondes sont celles d’Ézéchias et de Josias ; ce dernier roi a des successeurs impies qui précipitent le désastre, mais les Chroniques s’achèvent par la permission donnée par Cyrus de reconstruire le Temple. On a dit qu’elles se continuaient par les livres d’Esdras et de Néhémie.
Pour écrire cette histoire, l’auteur s’est servi d’abord des livres canoniques, ceux de la Genèse et des Nombres pour les listes du début, surtout ceux de Samuel et des Rois. Il les utilise librement, il choisit ce qui va à son propos, il ajoute et retranche. Cependant il ne cite jamais ces sources essentielles que nous pouvons vérifier. En revanche, il se réfère à un certain nombre d’autres ouvrages, des « livres » des rois d’Israël ou des rois d’Israël et de Juda, un « midrash » du livre des Rois, des « paroles » ou des « visions » de tel ou tel prophète. Ces écrits nous sont inconnus et on discute sur leur contenu et leurs relations mutuelles. Ils décrivaient probablement les différents règnes à la lumière des interventions prophétiques. Il est douteux que le Chroniste ait utilisé aussi des traditions orales.
Puisque le Chroniste a eu des sources que nous ignorons et qui pouvaient être dignes de foi, il n’y a pas lieu de suspecter en principe tout ce qu’il ajoute aux livres canoniques que nous connaissons. Chaque cas doit être examiné pour lui-même et des recherches récentes ont, sur plusieurs points, vengé le Chroniste du discrédit où le tenaient beaucoup d’exégètes. Mais il arrive aussi qu’il donne des informations incompatibles avec le tableau que tracent Samuel ou les Rois, ou bien qu’il modifie sciemment ce que disent ces derniers livres. Ce procédé – qui serait inexcusable chez un historien moderne dont la mission est de raconter, en l’expliquant, l’enchaînement des faits – se justifie par l’intention de l’auteur : il n’est pas un historien, il est un théologien qui, à la lumière des expériences anciennes et d’abord de l’expérience davidique, « pense » les conditions du royaume idéal ; il fait confluer dans une synthèse le passé, le présent et l’avenir : il projette à l’époque de David toute l’organisation cultuelle qu’il a sous les yeux, il omet tout ce qui pourrait amoindrir son héros. En dehors des informations nouvelles qu’il contient et dont on peut éprouver la valeur, son ouvrage vaut moins pour une reconstitution du passé que comme un tableau de l’état et des préoccupations de son époque.
Car il écrit pour ses contemporains. Il leur rappelle que la vie de la nation dépend de sa fidélité à Dieu et que cette fidélité s’exprime par l’obéissance à la Loi et la régularité d’un culte animé par la vraie piété. Il veut faire de son peuple une communauté sainte, pour laquelle se réaliseront les promesses faites à David. Les hommes religieux du judaïsme contemporain du Christ vivront de son esprit, avec parfois des déviations qu’il n’avait pas prévues. Son enseignement sur la primauté du spirituel et sur la conduite par Dieu de tous les événements du monde a une valeur permanente.