Les paroles du Sauveur adressées aux pharisiens et aux maîtres de la Torah, qu’on appelait alors ordinairement « scribes », peuvent paraître trop dures, comme elles l’ont paru à certains de Ses auditeurs. Mais la question était trop sérieuse, et...
Les paroles du Sauveur adressées aux pharisiens et aux maîtres de la Torah, qu’on appelait alors ordinairement « scribes », peuvent paraître trop dures, comme elles l’ont paru à certains de Ses auditeurs. Mais la question était trop sérieuse, et il fallait appeler les choses par leur nom. Les accusations sont graves : au fond, Jésus reproche aussi bien aux militants religieux de la Synagogue de ce temps, les pharisiens, qu’aux éminents maîtres de la Torah, de ne pas observer eux-mêmes ce à quoi ils appellent les autres. Accusation étrange, semble-t-il : car ce sont précisément les pharisiens et les maîtres de la Torah qui, dans les Évangiles, sont présentés comme des zélateurs de la Torah ; ce sont eux qui reprochent sans cesse à Jésus de violer telle ou telle de ses prescriptions. Mais Jésus désigne clairement le problème : une religiosité extérieure privée de contenu spirituel. C’est précisément cette religiosité qui devint le principal problème de la vie spirituelle synagogale à l’époque évangélique. Beaucoup de pharisiens s’y tenaient, et beaucoup de maîtres de la Torah l’enseignaient au peuple.
Une alternative existait, bien sûr, mais peu nombreux étaient ceux qui la représentaient. Les livres du Nouveau Testament nous ont transmis les noms de certains d’entre eux : Nicodème, Gamaliel... Mais ce n’étaient pas eux qui déterminaient l’atmosphère générale de la vie synagogale de ce temps. Et il apparaissait alors que les appels à la vie spirituelle s’accompagnaient d’un enseignement non pas tant de la vie spirituelle que de la vie religieuse. Non pas comment acquérir l’intégrité intérieure et la lumière intérieure, ce fameux « œil lumineux » dont parle Jésus, mais comment observer les prescriptions rituelles. Bien sûr, elles aussi ne sont pas apparues sans raison, et derrière elles se trouve une certaine expérience spirituelle qui les a engendrées ; mais cette expérience s’était déjà oubliée, tandis que les prescriptions étaient restées.
Et voilà qu’on propose désormais au peuple de vivre d’une seule religiosité sans contenu spirituel, de prescriptions sans communion avec Dieu. Quant aux maîtres eux-mêmes, ils se sentent alors comme les propriétaires de la Torah : ce sont eux qui la commentent et l’interprètent, c’est à eux qu’on demande conseil, c’est précisément leur autorité qui, aux yeux des gens simples, est incontestable.
Tous n’étaient pas ainsi, bien sûr, mais il y en avait assez pour qu’une immense multitude de personnes se referme dans le cercle de la religiosité formelle sans aucune possibilité d’en sortir. Et toute parole libre de Dieu, tout souffle de l’Esprit de Dieu dans ce milieu est perçu comme quelque chose d’inutile et même de dangereux : car cela mine le monopole des maîtres et des interprètes sur la Torah, et donc sur la vie spirituelle. Ce n’est pas par hasard que Jésus dit à ceux qui élèvent des monuments aux anciens prophètes qu’ils ne valent pas mieux que leurs pères, qui tuaient ces mêmes prophètes. La vie spirituelle vivante ne leur est pas nécessaire, pas plus qu’elle ne l’était à leurs pères. Et donc le Royaume ne leur est pas nécessaire non plus.
29 o) C’est-à-dire un miracle qui exprime et justifie l’autorité de Jésus, cf. Jn 2.11 ; 1.18. Voir Mt 8.3.
30 p) Sur le « signe de Jonas », voir Mt 12.39.
36 q) Le texte des vv. 35-36, de transmission troublée, est sans doute corrompu. Le sens de l’ensemble du logion est pourtant clair le message, que Jésus adresse à tous, peut être compris de tous ; il suffit pour cela d’avoir l’intelligence saine, c’est-à-dire dégagée de tout préjugé égoïste, cf. Jn 3.19-21.
39 r) Luc, qui dépend ici d’une source commune avec Mt, reviendra sur le même sujet, 20.45-47, en dépendance de Mc. Mt a combiné les deux sources en un seul discours (23). Cf. 10.1 ; 17.22.
41 s) Texte d’interprétation difficile. On traduit aussi « ce qui est dedans ».
44 t) Contractant ainsi une impureté rituelle, Nb 19.16.
48 u) Ironique. En bâtissant des tombeaux aux prophètes, les légistes croient réparer les fautes de leurs pères. Mais ils ont les mêmes dispositions qu’eux.
49 v) Il s’agit ici des décrets divins interprétés par Jésus.
53 w) L’opposition des ennemis de Jésus va grandissant Lc, mieux que Mc, en a marqué les étapes, 6.11 ; 11.53-54 ; 19.48 ; 20.19-20 ; 22.2.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.