Les paroles de l'apôtre sur la consolation dans les souffrances peuvent sembler étranges au premier abord : seul un masochiste, sans doute, peut se réjouir de souffrir. L'histoire, et pas seulement l'histoire chrétienne, connaît certes de nombreux exemples de personnes qui sont restées fidèles à leur idéal malgré toutes les persécutions et toutes les épreuves, et qui se sont enorgueillies de n'avoir pas renié leurs principes envers et contre tout. Mais s'il y a ici de la joie, elle ne vient évidemment pas des souffrances elles-mêmes et, le plus souvent, elle n'est pas éprouvée pendant qu'on souffre. Elle vient lorsque tout est terminé et que l'on peut, en faisant le bilan, constater sa propre fermeté dans les épreuves subies pour une foi ou une idée. Or, à en juger par ses paroles, l'apôtre parle d'autre chose : de la consolation au moment même de la souffrance, une consolation d'autant plus grande que la souffrance elle-même est plus intense. Cela est inexplicable selon les lois du monde non transfiguré. Mais du point de vue du Royaume et de sa vie, tout se met en place. Bien sûr, la souffrance reste la souffrance et, en elle-même, elle n'apporte aucune joie. Mais la souffrance fait partie du monde non transfiguré qui gît dans le mal ; elle est elle-même une manifestation de ce mal et n'a pas de place dans le Royaume.
En outre, l'apôtre ne parle pas simplement des souffrances, mais des persécutions pour le Christ, pour le témoignage rendu au Royaume. Un témoignage qui n'est possible que dans la mesure où le témoin a lui-même pris part à la vie de ce Royaume même dont il témoigne. Et s'il est persécuté, c'est précisément parce qu'il ose vivre selon les lois du Royaume au sein du monde non transfiguré et appeler les autres à faire de même. Il n'est pas étonnant que plus le témoin est profondément enraciné dans la vie du Royaume, plus le monde le rejette, plus la persécution est intense et plus grandes sont les souffrances. Mais la vie du Royaume est elle aussi éprouvée avec d'autant plus de profondeur et de réalité que le témoin y est profondément enraciné ! C'est cette vie du Royaume qu'il éprouve comme consolation. En effet, la confession chrétienne dans la persécution, tout comme le martyre, ne ressemble qu'extérieurement aux souffrances et aux persécutions endurées pour une idée, dont l'histoire du monde non transfiguré offre tant d'exemples.
Le martyr d'une idée souffre, ou donne même sa vie, uniquement en échange de l'assurance d'avoir raison et du droit de se considérer comme l'expression et le porteur intransigeant de son idée. Cela peut parfois suffire, bien sûr, car certaines idées et certains principes ne sont pas loin du Royaume. Mais le confesseur chrétien souffre, et le martyr donne sa vie terrestre, non pour l'idée du Royaume, mais pour la plénitude de la vie du Royaume, qu'il perdrait s'il tentait, au prix d'un compromis — c'est-à-dire, en réalité, d'un reniement du Royaume —, d'en conserver le misérable semblant terrestre. Paul témoigne, semble-t-il, de cette « dialectique existentielle », comme dirait un philosophe contemporain, à partir de sa propre expérience de témoin chrétien, de confesseur et de martyr.
