Bien des paroles évangéliques devraient nous paraître étranges si nous réfléchissions vraiment à leur sens. Pourquoi, en effet, faudrait-il appeler « heureux » ceux qui pleurent, ceux qui ont faim ou ceux qui sont persécutés ? Et en quoi la « pauvreté d'esprit » peut-elle aider ? Certes, celui qui a faim et sait qu'on va bientôt le nourrir est heureux parce que...
Bien des paroles évangéliques devraient nous paraître étranges si nous réfléchissions vraiment à leur sens. Pourquoi, en effet, faudrait-il appeler « heureux » ceux qui pleurent, ceux qui ont faim ou ceux qui sont persécutés ? Et en quoi la « pauvreté d'esprit » peut-elle aider ? Certes, celui qui a faim et sait qu'on va bientôt le nourrir est heureux parce qu'il obtiendra bientôt ce qu'il désire. Celui qui pleure de chagrin peut être tout aussi heureux s'il est certain qu'on soulagera bientôt sa peine, tout comme le persécuté qui comprend qu'il ne lui reste plus longtemps à endurer. Mais tout cela n'est encore qu'un bonheur à venir, tandis que Jésus parle de la béatitude de ces personnes dès maintenant, alors que le triomphe du Royaume est encore futur.
Peut-être trouverons-nous une réponse en revenant au sens premier du mot « heureux » ou, plus exactement, à celui de son original hébreu, qui désignait une personne recevant de Dieu force et soutien. Tout se met alors en place : tous ceux que Jésus nomme peuvent réellement s'en remettre à Dieu dans l'attente du triomphe prochain du Royaume que le Sauveur a apporté au monde. Quant à la pauvreté d'esprit qu'Il mentionne (bien que Jésus, qui parlait araméen, ait très probablement dit ici simplement « les pauvres »), elle était une condition nécessaire pour recevoir l'aide d'en haut. En effet, on ne peut se confier entièrement à Dieu que lorsqu'on sait avec certitude qu'en dehors de Lui, il n'y a véritablement personne ni rien d'autre en qui espérer. Alors le chemin vers le Royaume, auparavant d'une difficulté inconcevable, devient non pas simple, mais léger, comme le fardeau dont parle le Sauveur.
20 k) La forme de ce discours est plus brève que chez Mt, parce que n’y a pas pratiqué les mêmes additions que Mt, et en a même retranché ce qui aurait moins d’intérêt pour des lecteurs non-juifs, notamment sur la Loi, cf. Mt 5.1.
20 l) Mt a huit « bénédictions », quatre « bénédictions » et quatre « malédictions ». Les Béatitudes de Mt, Mt 5.3-12, tracent un programme de vie vertueuse avec promesse de récompense céleste ; celles de annoncent le renversement des situations, de cette vie à la vie future, cf. 16.25. Dans Mt Jésus use de la 3e personne, dans il apostrophe l’auditoire.
35 m) Texte difficile et traduction conjecturale. Var. « ne désespérant personne (ou de personne) », « ne désespérant en rien ».
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.