« Malheur à ceux qui sont sages à leurs propres yeux et intelligents devant eux-mêmes ! » Il est très difficile d’accueillir ces paroles, car se sentir...
« Malheur à ceux qui sont sages à leurs propres yeux et intelligents devant eux-mêmes ! » Il est très difficile d’accueillir ces paroles, car se sentir ni sage ni intelligent est pénible, et parfois tout simplement catastrophique.
À Moscou, il existe une très bonne école de physique et de mathématiques où l’on rassemble les enfants les plus doués. Cette école a donné une étonnante floraison d’acteurs divers de la science et de l’enseignement ; parmi ses anciens élèves, il y a quantité de professeurs, et pas seulement en physique et en mathématiques. Mais un jour, un garçon qui étudiait dans cette école s’est suicidé et a laissé une note où il était écrit : « Je ne veux pas être un imbécile ». Et une fille, qui étudiait elle aussi dans cette école, a ensuite dû soigner ses dépressions pendant de nombreuses années. Hélas, ces deux-là étaient loin d’être les seuls à avoir été blessés ainsi, blessés jusqu’à la mort. Est-ce bien ? Alors pourquoi la Bible nous appelle-t-elle à quelque chose de tel : nous sentir ni sages ni intelligents, c’est-à-dire tout simplement idiots, si c’est si terrible ?!
Mais en réalité, c’est précisément l’inverse : c’est de cette terrible noirceur que le Seigneur nous met en garde par ces paroles. En quoi a consisté la chute du premier homme ? Il a voulu être comme Dieu (« et vous serez comme des dieux » Gn 3:5), or Dieu est d’abord sage. Mais ensuite : « ...vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal ». Et aujourd’hui le prophète dit encore : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal ». C’est-à-dire malheur à ceux qui, connaissant le bien, l’appellent mal. Ici, le malheur n’est plus de savoir, mais de faire semblant de ne pas savoir tout en sachant : une sorte de seconde chute « en sens inverse ».
Alors pourquoi nous détacher de Dieu dans un sens ou dans l’autre ? Si l’on comprend intérieurement, très profondément, que Dieu est infiniment plus sage que le plus sage d’entre nous, les humains, si l’on s’en souvient toujours, si l’on garde à l’esprit cette hauteur inaccessible et incontestable, alors toutes nos différences les uns avec les autres s’effacent. Elles deviennent à peine visibles, comme est à peine visible la différence entre des maisons, même des gratte-ciel, et des masures, quand on les regarde par le hublot d’un avion. La question elle-même perd simplement son sens.
Quand on pense à sa propre nullité, à sa propre sottise, à son péché, à son inutilité, on en vient inévitablement à cette pensée : « Alors pourquoi est-ce que je vis ? » Et une seule chose nous sauvera : Dieu, si sage, plus sage que tout homme le plus sage, m’aime, veut que je vive, « a voulu que je sois ». Et alors la question : « Suis-je une créature tremblante ou ai-je le droit ? » cesse tout simplement d’exister. Il m’aime, Il m’a conduit ici et m’a béni pour la vie, car « avec chacun Dieu parle avant de le créer... » (R. M. Rilke)