1 J’ai consacré mon premier livre, ô Théophile, à tout ce que Jésus a fait et enseigné, depuis le commencement |
2 jusqu’au jour où, après avoir donné ses instructions aux apôtres qu’il avait choisis sous l’action de l’Esprit Saint, il fut enlevé au ciel. |
3 C’est encore à eux qu’avec de nombreuses preuves il s’était présenté vivant après sa passion ; pendant quarante jours, il leur était apparu et les avait entretenus du Royaume de Dieu. |
4 Alors, au cours d’un repas qu’il partageait avec eux, il leur enjoignit de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’y attendre ce que le Père avait promis, « ce que, dit-il, vous avez entendu de ma bouche : |
5 Jean, lui, a baptisé avec de l’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés sous peu de jours. » |
6 Étant donc réunis, ils l’interrogeaient ainsi : « Seigneur, est-ce maintenant, le temps où tu vas restaurer la royauté en Israël ? » |
7 Il leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et moments que le Père a fixés de sa seule autorité. |
8 Mais vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » |
9 À ces mots, sous leurs regards, il s’éleva, et une nuée le déroba à leurs yeux. |
10 Et comme ils étaient là, les yeux fixés au ciel pendant qu’il s’en allait, voici que deux hommes vêtus de blanc se trouvèrent à leurs côtés ; |
11 ils leur dirent : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel ? Ce Jésus qui, d’auprès de vous, a été enlevé au ciel viendra comme cela, de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. » |
12 Alors, du mont des Oliviers, ils s’en retournèrent à Jérusalem ; la distance n’est pas grande : celle d’un chemin de sabbat. |
13 Rentrés en ville, ils montèrent à la chambre haute où ils se tenaient habituellement. C’étaient Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée et Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. |
14 Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie mère de Jésus, et avec ses frères. |
15 En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères, — ils étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes, — et il dit : |
16 « Frères, il fallait que s’accomplît l’Écriture où, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait parlé d’avance de Judas, qui s’est fait le guide de ceux qui ont arrêté Jésus. |
17 Il avait rang parmi nous et s’était vu attribuer une part dans notre ministère. |
18 Et voilà que, s’étant acquis un domaine avec le salaire de son forfait, cet homme est tombé la tête la première et a éclaté par le milieu, et toutes ses entrailles se sont répandues. |
19 La chose fut si connue de tous les habitants de Jérusalem que ce domaine fut appelé dans leur langue Hakeldama, c’est-à-dire « Domaine du sang ». |
20 Or il est écrit au Livre des Psaumes :Que son enclos devienne désert et qu’il ne se trouve personne pour y habiter.« Et encore :Qu’un autre reçoive sa charge.
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21 « Il faut donc que, de ces hommes qui nous ont accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous, |
22 en commençant au baptême de Jean jusqu’au jour où il nous fut enlevé, il y en ait un qui devienne avec nous témoin de sa résurrection. » |
23 On en présenta deux, Joseph dit Barsabbas, surnommé Justus, et Matthias. |
24 Alors ils firent cette prière : « Toi, Seigneur, qui connais le cœur de tous les hommes, montre-nous lequel de ces deux tu as choisi |
25 pour occuper, dans le ministère de l’apostolat, la place qu’a délaissée Judas pour s’en aller à sa place à lui. » |
26 Alors on tira au sort et le sort tomba sur Matthias, qui fut mis au nombre des douze apôtres. |
1 a) L’évangile de Luc.
2 b) L’action de l’Esprit est soulignée dans les débuts de la mission des Apôtres, vv. 5, 8 et ch. 2, comme dans les débuts du ministère de Jésus, Mt 4.1 ; Lc 4.1.
2 c) Le texte occ. ne fait pas mention de l’Ascension ici.
3 d) Le royaume de Dieu, Mt 4.17, restera le grand thème de la prédication des Apôtres, cf. 8.12 ; 19.8 ; 20.25 ; 28.23, 31, comme il avait été celui de la prédication de Jésus, cf. Mt 3.2, Mc 1.1.
4 e) Pour Luc, Jérusalem est le centre prédestiné de l’œuvre du salut, Lc 2.22, 38, le point d’achèvement de la mission terrestre de Jésus, Lc 24.33s, et le point de départ de la mission universelle des apôtres, Lc 24.47 ; 1.8, 12 ; 6.7 ; 8.1 ; 11.19 ; 15.30, 36 ; etc.
5 f) Le baptême d’Esprit, déjà annoncé par Jean-Baptiste, Mt 3.11, et ici promis par Jésus, sera inauguré par l’effusion de la Pentecôte, 2.1-4. Ensuite, selon l’ordre du Christ, Mt 28.19, les apôtres continueront à administrer le baptême d’eau, 2.41 ; 8.12, 38 ; 9.18 ; 10.48 ; 16.15, 33 ; 18.8 ; 19.5, comme rite d’initiation au royaume messianique, cf. Mt 3.6, mais ils le conféreront « au nom de Jésus », 2.38, et, par la foi en l’œuvre accomplie par le Christ, cf. Rm 6.4, il aura désormais le pouvoir efficace de pardonner les péchés et de donner le Saint Esprit, 2.38. On voit par ailleurs apparaître, en connexion avec ce Baptême d’eau chrétien, un autre rite, d’imposition des mains, 1 Tm 4.14, ordonné à une communication visible et charismatique de l’Esprit, analogue à celle de la Pentecôte, 8.16-19 ; 9.17-18 ; 19.5-6 (mais cf. 10.44-48), rite qui est à l’origine du sacrement de confirmation. À côté de ces sacrements chrétiens, le baptême de Jean a continué d’être pratiqué quelque temps par certains fidèles imparfaitement instruits, 19.3.
6 g) 1.6 reprend le fil du récit interrompu en Lc 24.29.
6 h) L’établissement du royaume messianique apparaît encore aux apôtres comme une restauration temporelle de la royauté davidique. Cf. Mt 4.17.
7 i) Insérant son plan de salut dans l’histoire humaine, Dieu en a disposé de toute éternité (Rm 16.25 ; 1 Co 2.7 ; Ep 1.4 ; 3.9, 11 ; Col 1.26 ; 2 Tm 1.9 ; cf. Mt 25.34) « les temps et moments », cf. Dn 2.21 ; 1 Th 5.1 : 1° d’abord le temps de la préparation, He 1.2 ; 9.9 ; 1 P 1.11, et de la patience, Rm 3.26 ; 17.30 ; puis 2° à la « plénitude des temps », Ga 4.4, le moment choisi pour la venue du Christ, inaugurant l’ère du salut, Rm 3.26 ; ensuite 3° le temps qui s’écoule jusqu’à la Parousie, 2 Co 6.2 ; enfin 4°, précédé des « derniers jours », 1 Tm 4.1, le « Jour » eschatologique, 1 Co 1.8, et le Jugement dernier, Rm 2.6.
8 j) L’Esprit, thème spécialement cher à saint Luc (Lc 4.1), apparaît avant tout comme une Puissance, Lc 1.35 ; 24.49 ; 1.8 ; 10.38 ; Rm 15.13, 19 ; 1 Co 2.4-5 ; 1 Th 1.5 ; He 2.4, envoyée d’auprès de Dieu par le Christ, 2.33, pour la diffusion de la Bonne Nouvelle. L’Esprit accorde les charismes, 1 Co 12.4s, qui authentifient la prédication dons des langues, 2.4, des miracles, 10.38, de prophétie, 11.27 ; 20.23 ; 21.11, de sagesse, 6.3, 5, 10 ; il donne la force d’annoncer Jésus Christ, malgré les persécutions, 4.8, 31 ;5.32 ; 6.10 ; cf. Ph 1.19, et de lui rendre témoignage, Mt 10.20 ; Jn 15.26 ; 1.8 ; 2 Tm 1.7s, cf. note suivante ; il intervient enfin pour les décisions capitales admission des païens dans l’Église, 8.29, 39 ; 10.19, 44-47 ; 11.12-16 ; 15.8, rejet pour eux des observances légales, 15.28, mission de Paul à travers le monde païen, 13.2s ; 16.6-7 ; 19.1 (T. occ.), cf. Mt 3.16. Mais les Actes connaissent aussi le don de l’Esprit reçu au baptême et accordant la rémission des péchés, 2.38 ; cf. Rm 5.5.
8 k) Les Apôtres ont pour mission essentielle de rendre témoignage de la résurrection de Jésus, Lc 24.48 ; 2.32 ; 3.15 ; 4.33 ; 5.32 ; 13.31 ; 22.15, et même de toute sa vie publique, Lc 1.2 ; Jn 15.27 ; 1.22 ; 10.39s. Cf. Rm 1.1.
8 l) La mission des apôtres s’étend à l’univers, Isa 45.14. Les étapes ici marquées dessinent en gros le schéma géographique des Actes Jérusalem, qui était le point d’arrivée de l’évangile, est maintenant le point de départ ; cf. Lc 2.38.
9 m) La nuée fait partie du cadre des théophanies de l’AT, Ex 13.22, et du NT, Lc 9.34-35. Elle caractérise, Dn 7.13, la parousie du Fils de l’homme, Mt 24.30 ; ici v. 11 ; cf. 1 Th 4.17 ; Ap 1.7 ; 14.14-16.
11 n) L’avènement glorieux de la parousie, cf. Mt 16.27 ; 24.30 ; 25.31 ; 1 Th 4.16 ; 2 Th 1.7s.
13 o) On supplée « fils » (d’Alphée, de Jacques). — L’apôtre Jude est distinct de Jude frère de Jésus, cf. Mt 13.55 ; Mc 6.3, et frère de Jacques (Jude 1). On ne doit pas non plus, semble-t-il, identifier l’apôtre Jacques fils d’Alphée avec Jacques frère du Seigneur, 12.17 ; 15.13, etc.
14 p) Les Actes contiennent de nombreux exemples de la prière assidue recommandée, Mt 6.5, et pratiquée, Mt 14.23, par Jésus. Prière commune présidée par les Apôtres, 4.24-30 ; 6 4, et centrée sur la fraction du pain, 2.42, 46 ; 20.7-11. Prière dans les occasions importantes élections et ordinations à des charges dans l’Église, 1.24 ; 6.6 ; 13.3 ; 14.23, confirmation des Samaritains, 8.15, période de persécutions, 4.24-31 ; 12.5, 12. On voit aussi des individus prier ; Étienne pour soi-même et ses bourreaux, 7.59-60, Paul après sa vision du Christ, 9.11, Pierre et Paul avant les miracles, 9.40 ; 28.8, Pierre quand Dieu l’appelle vers Corneille, 10.9 ; 11.5, lui-même homme de prière, 10.2, 4, 30-31, Paul et Silas dans la prison, 16.25, Paul quittant ses amis à Milet, 20.36, et à Tyr, 21.5. Prière de demande dans la plupart de ces occasions, aussi en 8.22-24 pour obtenir le pardon ; prière de louange, 16.25, et d’action de grâces, 28.15 ; enfin témoignage de foi « invoquer le nom de Jésus Christ » est la caractéristique du chrétien, 2.21, 38 ; 9.14, 21 ; 22.16.
14 q) Cf. Mt 12.46.
15 r) À côté du sens strict le mot de frère prend souvent dans la Bible des sens élargis, visant le parent plus ou moins éloigné, Gn 9.25 ; 13.8, le compatriote, Gn 16.12 ; Ex 2.11 ; Dt 2.4 ; 15.2 ; Ps 22.23. De là il passe à une parenté plus profonde par la communion dans l’alliance. Dans le NT il désigne très souvent les chrétiens, disciples du Christ, Mt 28.10 ; Jn 20.17 ; 6.3 ; 9.30 ; 11.1 ; 12.17 ; Rm 1.13, etc., qui font comme lui la volonté du Père, Mt 12.50 ; fils du Père dont il est le Premier-né, Mt 25.40 ; Rm 8.29 ; He 2.11, 17, et entre qui règne l’amour fraternel, Rm 12.10 ; 1 Th 4.9 ; 1 P 1.22 ; 1 Jn 3.14, etc.
19 s) Cette présentation de la mort de Judas diffère de celle de Mt 27.3-10. Il ne meurt plus par pendaison comme Ahitophel, 2 S 17.23, mais par chute (?) comme les impies de Sg 4.19 et effusion d’entrailles comme maints criminels des légendes folkloriques. Le sang du champ n’est plus celui de Jésus, mais, celui de Judas. À travers ces divergences de traditions populaires, on pressent le fait réel d’une mort soudaine et ignominieuse du traître, rattachée tant bien que mal à un lieu mal famé et connu de Jérusalem, le Hakeldama.
23 t) Var. « il en présenta deux », v. 23, et « il fit cette prière », v. 24 pour mettre en relief le rôle de Pierre.
26 u) Ce mode archaïque d’élection, Ex 33.7 ; 1 S 14.41 ; Lc 1.9, fera bientôt place dans la communauté primitive à un procédé moins mécanique, cf. 6.3-6 ; 13.2-3.
26 v) « fut mis au nombre des douze apôtres » texte occ. ; cf. Mc 3.14.
Le troisième évangile et le livre des Actes étaient primitivement les deux parties d’un seul ouvrage, que nous intitulerions aujourd’hui une « Histoire des origines chrétiennes ». Très tôt le deuxième livre fut connu sous le titre « Actes des Apôtres » ou « Actes d’Apôtres », selon la mode de la littérature hellénistique qui connaissait les « Actes » d’Annibal, les « Actes » d’Alexandre, etc. ; dans le canon du NT, il est séparé de l’évangile de Luc par celui de Jean qui est interposé. La relation originelle de ces deux livres du NT est indiquée par leurs Prologues et par leur parenté littéraire. Le Prologue des Actes, qui s’adresse comme celui du troisième évangile, Lc 1.1-4, à un certain Théophile, 1.1, renvoie à cet évangile comme à un « premier livre », dont il résume l’objet et reprend les derniers événements (apparitions du Ressuscité et Ascension) pour leur enchaîner la suite du récit. La langue est un autre lien qui rattache étroitement les deux livres l’un à l’autre. Non seulement ses caractéristiques (de vocabulaire, de grammaire et de style) se retrouvent tout au long des Actes, établissant l’unité littéraire de cet ouvrage, mais encore elles se reconnaissent dans le troisième évangile, ce qui ne permet guère de douter qu’un même auteur est à l’œuvre, ici et là.
Cet auteur, la tradition de l’Église s’accorde à le reconnaître en saint Luc. Ni dans l’Antiquité ni de nos jours, on n’a jamais avancé sérieusement un autre nom. Déjà vers 175 l’ensemble des Églises juge ainsi, comme le montre l’accord du document romain qu’on appelle le Canon de Muratori, du Prologue « antimarcionite », de saint Irénée, des Alexandrins et de Tertullien. De fait, ce jugement est confirmé par les vraisemblances internes. D’après ses écrits, l’auteur doit être un chrétien de la génération apostolique, Juif très hellénisé ou mieux Grec de bonne éducation connaissant à fond les choses juives et la Bible grecque. Or ce que nous savons de Luc à partir des lettres pauliniennes s’accorde bien avec ces données. Il est présenté par l’Apôtre comme un compagnon très cher qui est à ses côtés durant sa captivité, Col 4.14 ; Phm 24 ; 2 Tm 4.11. Selon Col 4.10-14 Luc est d’origine païenne (d’Antioche en Syrie d’après une vieille tradition), et médecin, ce qui impliquerait une certaine culture, même s’il est loin d’être certain que Luc emploie dans ses écrits un vocabulaire spécifiquement médical.
Pour fixer la date où il écrit, nous ne trouvons rien de ferme dans l’ancienne tradition. Le livre se termine sur la captivité romaine de Paul, probablement en 61-63, et en tout cas sa composition doit être postérieure à celle du troisième évangile (avant 70 ? ou vers 80 ? mais rien n’impose une date après 70). Antioche et Rome ont été proposées comme lieu de composition.
Quelles sont les sources utilisées par Luc pour composer son récit ? L’auteur des Actes déclare qu’il « s’est informé soigneusement de tout depuis les origines » du côté de ceux qui avaient déjà « entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous » (Lc 1.1-4, qui forme le prologue général de son œuvre). De telles expressions font supposer, d’une part qu’il a cherché des renseignements précis, d’autre part qu’il a repris des récits déjà existants. L’examen du livre confirme cette attente. En dépit d’une activité littéraire toujours vigilante, qui a mis partout sa griffe et assure l’unité du livre, on dégage sans peine quelques courants principaux dans les traditions recueillies par Luc. Les douze premiers chapitres du livre des Actes racontent la vie de la première communauté rassemblée autour de Pierre après l’Ascension 1-5, et les débuts de son expansion à la suite des initiatives missionnaires de Philippe, 8.4-40, et des « héllénistes » 6.1 – 8.3 ; 11.19-30 ; 13.1-3, et enfin de Pierre lui-même 9.32- – 11.18 ; 12. Les traditions pétriniennes sous-jacentes seraient apparentées à « l’évangile de Pierre » qui est connu dans la littérature de l’Église ancienne. Pour la deuxième partie des Actes l’auteur aurait utilisé des récits de la conversion de Paul, de ses voyages missionnnaires, et de son voyage par mer à Rome comme prisonnier. En tout cas, Luc semble avoir disposé des lettres pauliniennes et pouvait se renseigner auprès de Paul lui-même, qu’il connaissait au moins à la période de sa captivité. D’autres personnes (Silas ou Timothée ?) auraient pu lui fournir des informations circonstanciées concernant tel ou tel épisode. À trois reprises dans son récit, 16.10-17 ; 20.5-21.18 ; 27.1-28.16 (aussi déjà 11.28 dans le texte Occidental), Luc emploie la première personne au pluriel. À la suite de saint Irénée, des exégètes ont vu dans les passages des Actes qui sont rédigés en style « nous » la preuve que Luc accompagna Paul lors de ses deuxième et troisième voyages missionnaires et de son voyage par mer à Rome. Cependant, il est remarquable que Luc n’est jamais mentionné par Paul comme compagnon de son œuvre d’évangélisation. Ce « nous » semble plutôt être la trace d’un Journal de voyage fait par un compagnon de Paul (Silas ?) et utilisé par l’auteur des Actes. Le voyage décrit par le Journal peut être associé à la collecte faite par les Églises de Macédoine et d’Achaïe pour l’Église de Jérusalem : voir 24.17 ; 1 Co 16.1-4 ; 2 Co 8-9 ; Rm 15.25-29. Cette riche matière qu’il avait rassemblée, Luc l’a habilement organisée en un tout, sériant pour le mieux les divers éléments et les reliant entre eux à l’aide de refrains rédactionnels, par exemple 6.7 ; 9.31 ; 12.24 ; etc.
La valeur historique des Actes des Apôtres n’est pas égale. D’une part les sources dont Luc disposait n’étaient pas homogènes ; d’autre part, pour manier ses sources Luc jouissait d’une liberté assez large selon l’esprit de l’historiographie ancienne, en subordonnant ses données historiques à son dessein littéraire et surtout à ses intérêts théologiques. Les récits des voyages de saint Paul reflètent avec plus ou moins d’exactitude et d’ampleur le monde de la Méditerranée orientale au premier siècle : administration romaine, cités grecques, cultes, routes, géographie politique et topographie locale. Par contraste, dans la première partie du livre les récits sont en général beaucoup moins circonstanciés. Luc met un certain parallélisme entre les miracles de Pierre et ceux de Paul : comparer 3.1-10 ; 15.8-10 ; 5.15 ; 19.12 ; 5.19 ; 12.6-11, 17 et 16.23-26, 40 ; 8.15-17 ; 19.2-7 ; 8.18-24 ; 13 6-11 ; 9.36-42: 20: 7-12. En plus, quelques-uns de ces récits miraculeux ont leurs parallèles dans les évangiles : comparer 3.6-7 ; Lc 4.39 ; Mc 1.31 ; comparer 9.33-34 ; Lc 5 24b-25 ; 20.10, 12 ; Lc 8.52-55 ; il est aussi évident que les dernières paroles d’Étienne, 7.59-60, ressemblent à celles de Jésus, Lc 23.34, 46. Le discours de Paul à Antioche de Pisidie, 13.16-41, n’est pas sans des analogies avec ceux de Pierre à Jérusalem, 2.14-36 ; 3.12-26 ; 4.8-12 ; 5.29-32, d’Étienne, 7.1-53, et encore de Pierre à Césarée, 10.34-43. Il est donc raisonnable de supposer que Luc n’avait pas reçu ces discours tels quels, mais qu’il les a composés en utilisant quelques thèmes essentiels de la prédication primitive appuyés d’arguments devenus traditionnels et coulés dans des formules mémorisées : florilèges de textes scripturaires pour les Juifs, réflexions de philosophie commune pour les Grecs, et pour tous l’annonce essentielle (kérygme) du Christ mort et ressuscité, avec l’appel à la conversion et au baptême. Luc aura connu, d’abord par tradition et ensuite par expérience, ces schémas de la première propagande chrétienne et c’est ce qui lui a permis, avec son sens psychologique très fin, de mettre dans ces discours un enseignement de valeur authentique et d’importance capitale. On a souvent signalé des discordances entre le livre des Actes et les lettres pauliniennes, que Luc semble avoir utilisées mais sans minutie. Il est notoire que Luc ne s’est pas soucié d’harmoniser les cinq visites de saint Paul à Jérusalem dans les Actes avec les données de Ga 1.15-2 10. Sur un autre plan, on constate un certain contraste entre le portrait de Paul qui est dessiné dans les Actes et l’autroportrait que Paul fait dans sa correspondance. Paul à Athènes se montre nettement moins sévère envers les religions païennes que dans sa lettre aux Romains : comparer 17.22-31 avec Rm 1.18-32 (mais voir Sg 13.1-10, où l’auteur excuse ceux qui se trompent en cherchant Dieu en même temps qu’il condamne l’idolâtrie). En général Luc attribue à l’apôtre une attitude plus conciliante que celle des épîtres : comparer 21.20-26 avec Ga 2.12s ; 16.3 avec Ga 2.3 ; 5.1-12 ; mais les deux auteurs s’inspirent d’intérêts assez différents. Paul est un plaideur qui sait être intransigeant (mais voir aussi 1 Co 9.19-23), tandis que Luc veut démontrer l’unité profonde qui liait les premiers disciples entre eux.
En effet l’objectivité du livre des Actes a été attaquée par un autre biais, qui pose la question de son but. L’école de F. Ch. Baur a voulu y voir un écrit de compromis rédigé au IIe siècle pour concilier les tendances adverses du pétrinisme et du paulinisme. Ce système a le mérite de relever l’existence certaine des oppositions dans l’Église primitive ; mais il suppose une date beaucoup trop basse, et sous sa forme radicale il n’a plus aujourd’hui d’adhérents. En revanche il arrive encore fréquemment qu’on dénonce dans cet ouvrage un plaidoyer, avec tout ce que cela peut comporter de déformation des faits. Luc y ferait une apologie de Paul destinée à convaincre les autorités romaines qu’il n’était coupable d’aucun délit politique. Il est incontestable que Luc souligne le caractère purement religieux du conflit qui oppose les Juifs à Paul et l’indifférence des autorités romaines en face de ce conflit. Mais cela semble répondre à la vérité historique et en tout cas ce n’est qu’un aspect du livre des Actes. Celui-ci est tout autre chose qu’un placet à présenter au tribunal de Rome. Il ne vise à rien de moins qu’à raconter, pour elle-même, l’histoire des origines chrétiennes.
Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner son plan. On y voit mise en œuvre la parole initiale du Christ : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre », 1.8. La foi s’implante d’abord solidement à Jérusalem, où la première communauté s’accroît en grâce et en nombre, 1-5. Bientôt l’expansion commence, préparée par la tendance universaliste des convertis du Judaïsme hellénistique et par leur expulsion à la suite du martyre d’Étienne, 6.1-8 3 : la Samarie est atteinte, 8.4-25, ainsi que la plaine côtière jusqu’à Césarée, où pour la première fois des païens entrent dans l’Église, 8.26-40 ; 9.32-11.18, cependant que la conversion de Paul nous apprend qu’il y a déjà des chrétiens à Damas et présage l’évangélisation de la Cilicie, 9.1-30. Des refrains comme 9.31 (qui ajoute la Galilée) soulignent bien la diffusion de la foi. Ensuite c’est Antioche qui reçoit le message de Jésus, 11.19-26, et qui va devenir un centre de rayonnement, non sans garder avec Jérusalem des relations où l’on se concerte sur les principaux problèmes missionnaires, 11.27-30 ; 15.1-35. En effet, il s’agit maintenant pour l’Évangile de passer chez les païens. Après la conversion de Corneille et l’incarcération à Jérusalem, Pierre est parti pour une destination inconnue, 12.17 ; et c’est Paul qui va désormais, dans le récit de Luc, être en vedette. Après un premier voyage avec Barnabé en Chypre et Asie Mineure avant le concile de Jérusalem, 13-14, deux autres voyages le mèneront jusqu’en Macédoine et en Grèce, 15.36-18.22, et à Éphèse, 18.23-21.17. Toujours il revient à Jérusalem, et son arrestation dans cette ville puis sa captivité à Césarée, 21.18-26.32, lui donneront de se faire conduire, prisonnier mais toujours missionnaire, jusqu’à Rome où, dans les chaînes, il annonce le Christ, 27-28. Vue de Jérusalem, cette capitale de l’empire représente bien « les confins de la terre » et Luc peut arrêter là son livre.
On regrettera peut-être qu’il n’ait rien dit de l’activité des autres apôtres, ni de la fondation de certaines Églises comme celle d’Alexandrie, ou même celle de Rome où la foi chrétienne fut certainement implantée avant l’arrivée de l’Apôtre (voir l’épître aux Romains, surtout Rm 15.22s). Même de l’apostolat de Pierre hors de la Palestine il ne dit rien, et il est certain que la personne de Paul occupe dans son œuvre une place prépondérante, jusqu’à en remplir seule toute la seconde moitié. Plus qu’une histoire matériellement complète, c’est un exposé de la force d’expansion spirituelle du christianisme qu’il a voulu donner ; et l’enseignement théologique qu’il a su tirer des faits dont il disposait possède une valeur universelle, et irremplaçable, qui fait tout le prix de son œuvre.
Cet apport doctrinal est multiple et l’on ne peut qu’en évoquer les chefs principaux. La foi au Christ, base du kérygme apostolique, y est exposée. Nous connaissons, par les discours, les principaux textes scripturaires qui servirent, sous la conduite de l’Esprit, à la formulation de la christologie et à l’argumentation auprès des Juifs ; on remarque particulièrement les thèmes du Serviteur, 3.13, 26 ; 4.27, 30 ; 8.32-33, et de Jésus nouveau Moïse, 3.22s ; 7.20s, et nouvel Élie, 1.9-11 ; 3.20-21. La résurrection est prouvée par le Ps 16.8-11 (2.24-32 ; 13.34-37). L’histoire du peuple élu doit mettre les Juifs en garde contre la résistance à la grâce, 7.2-53 ; 13.16-41. Pour les païens, on invoque des arguments d’une théodicée plus générale, 14.15-17 ; 17.22-31. Mais les apôtres sont surtout des « témoins », et Luc nous résume leur « kérygme », 2.22, comme il nous raconte leurs « signes » thaumaturgiques. Le problème crucial de l’Église naissante devait être l’accès des païens au salut, et le livre des Actes nous apporte sur ce point des lumières, même s’il ne nous révèle pas toute l’étendue des difficultés et des controverses occasionnées par cette question dans l’Église et même entre ses dirigeants (voir Ga 2.11) : les frères de Jérusalem, groupés autour de Jacques, restent fidèles à la Loi juive, 15.1, 5 ; 21.20s ; mais les « hellénistes », dont Étienne est le porte-parole, sentent le besoin de rompre avec le culte du Temple ; et Pierre, puis surtout Paul, font triompher au concile de Jérusalem le principe du salut par la foi au Christ, qui dispense les païens de la circoncision et des observances mosaïques. Il n’en reste pas moins vrai que Luc nous montre Paul commençant toujours par s’adresser aux Juifs, pour se tourner ensuite vers les païens quand il est rejeté par ses frères de race, 13.5. Sur la vie des communautés chrétiennes il nous esquisse un tableau qui est sans doute idéalisé, voire utopique, mais qui est inspiré des souvenirs des premières années aussi bien que des réalités ecclésiales d’une époque plus tardive : vie de prière et partage des biens dans la jeune Église de Jérusalem ; administration du baptême de l’eau et du baptême d’Esprit, 1.5 ; célébration de l’Eucharistie, 2.42 ; ébauches d’organisation ecclésiastique dans les « prophètes » et les « docteurs », 13.1, ou encore dans les « presbytres » qui président à l’Église de Jérusalem, 11.30, et que Paul établit dans les Églises qu’il fonde, 14.23. Le tout baigné, dirigé, emporté par un souffle invincible de l’Esprit Saint. Cet Esprit, sur lequel Luc avait déjà insisté dans son évangile, Lc 4.1, il le montre sans cesse à l’œuvre dans l’expansion de l’Église, 1.8, au point qu’on a pu appeler les Actes « l’évangile du Saint-Esprit ». C’est ce qui donne à cet ouvrage ce parfum d’allégresse spirituelle, de merveilleux surnaturel dont ne s’étonneront que ceux qui ne comprennent pas ce phénomène unique au monde que fut la naissance du Christianisme. Si l’on ajoute à toutes ces richesses théologiques le précieux apport de tant de détails concrets qui autrement nous eussent été inconnus, si l’on sait goûter les portraits d’une fine psychologie où Luc excelle, des morceaux piquants et habiles comme le discours devant Agrippa, 26, des pages émouvantes comme l’adieu aux anciens d’Éphèse, 20.17-38, des récits vifs et réalistes comme l’émeute des orfèvres, 19.23-40, on conviendra que ce livre unique en son genre dans le NT représente un trésor dont l’absence eût appauvri singulièrement notre connaissance des origines chrétiennes.
Le texte des Actes, comme celui du reste du NT, nous est parvenu avec bien des variantes de détail. Mais plus qu’ailleurs, les leçons qui relèvent du texte dit « occidental » (attesté par des variantes dans le codex Bezae, dans des versions latine, syriaque et copte, et dans des citations faites par certains écrivains ecclésiastiques) méritent de retenir l’attention. Elles donnent un texte qui est souvent plus concis que le texte alexandrin, mais qui contient aussi des détails concrets et pittoresques que l’autre ignore. En fait ces deux traditions textuelles semblent représenter des rédactions successives du livre des Actes. La traduction qui suit est faite le plus souvent sur le texte alexandrin, mais de nombreuses variantes du texte occidental ont été signalées en note ou même adoptées dans le texte traduit.