Comme on le voit, la prédication de Jonas a réussi, puisqu’il a pu amener au repentir même les habitants d’une ville comme Ninive. En effet, à l’époque préexilique (lorsque fut écrit le livre de Jonas), Ninive était précisément le symbole de tout ce qu’il y a de pire dans le monde (après l’exil à Babylone, la place de Ninive dans les livres bibliques fut prise par Babylone)...
Comme on le voit, la prédication de Jonas a réussi, puisqu’il a pu amener au repentir même les habitants d’une ville comme Ninive. En effet, à l’époque préexilique (lorsque fut écrit le livre de Jonas), Ninive était précisément le symbole de tout ce qu’il y a de pire dans le monde (après l’exil à Babylone, la place de Ninive dans les livres bibliques fut prise par Babylone). Cela n’a rien d’étonnant : il s’agit de la capitale de l’Empire assyrien, dont les souverains et les soldats se distinguaient par leur cruauté même dans le monde antique, où il était généralement difficile de surprendre par la cruauté. Mais il ne s’agit pas seulement de la cruauté légendaire des Assyriens ; il s’agit aussi de l’esprit de l’empire qu’ils ont créé.
En réalité, l’Assyrie a donné au monde le premier exemple d’une société pratiquement sans religion. Bien sûr, les Assyriens, comme tous les peuples de l’Antiquité, avaient leurs dieux, dont ils protégeaient jalousement l’honneur et la dignité. Mais ces dieux étaient pour les Assyriens plutôt des symboles de la puissance impériale que des objets de culte religieux. La situation rappelait celle de l’Empire romain tardif : en Jupiter Capitolin, bien sûr, plus personne ne croyait sérieusement, mais ne pas lui rendre les honneurs convenables signifiait humilier Rome, avec toutes les conséquences qui en découlaient.
Un témoignage remarquable en est le discours du commandant du corps expéditionnaire assyrien envoyé pour conquérir l’Égypte et qui, en chemin, décida de mettre fin à l’autonomie relative de la Judée et assiégea Jérusalem (on peut le trouver dans le livre d’Isaïe). Il ne parle pas de la grandeur des dieux assyriens, mais de la force de l’Empire assyrien.
Il dit aux assiégés : en quel Dieu espérez-vous ? Combien de peuples ont eu différents dieux, et un seul dieu a-t-il jamais aidé qui que ce soit ? Pour la guerre, selon lui, il faut « conseil et force », c’est-à-dire une armée puissante et une administration efficace, non le soutien de quelque dieu que ce soit. Ces paroles trahissent clairement l’athéisme pratique, peut-être non officiellement déclaré, de celui qui parle. Et l’on peut penser qu’une telle vision du monde n’était pas propre au seul commandant du corps expéditionnaire.
Pour obliger de telles personnes à se repentir, il fallait faire des efforts. Plus encore : il fallait une action particulière et ciblée de Dieu pour obtenir un tel effet. Mais l’auteur du livre de Jonas, comme on le voit, comprenait bien que la seule possibilité pour Ninive et pour toute l’Assyrie de survivre était la conversion et le repentir des péchés commis. Et le destin historique de l’Assyrie, qui dans son ensemble se révéla incapable d’un tel repentir, confirme qu’il avait raison.
3 j) Littéralement « grande devant Dieu », l’expression la plus forte du superlatif en hébreu. Les « trois journées de marche » sont une autre hyperbole, pour évoquer les dimensions fabuleuses de la cité.
4 k) Les « quarante jours » rappellent les quarante jours du Déluge ou les quarante ans de l’Exode ; cf. aussi 1 R 19.8. Le grec lit « Encore trois jours », cf. 2.1.
5 l) La conversion exemplaire des Ninivites sera rappelée par Jésus, Mt 12.41 ; Lc 11.32.
Ce petit livre diffère de tous les autres livres prophétiques. C’est uniquement un récit : il raconte l’histoire d’un prophète désobéissant qui veut d’abord se dérober à sa mission et qui ensuite se plaint à Dieu du succès inattendu de sa prédication. Le héros à qui est attribuée cette aventure un peu ridicule est un prophète contemporain de Jéroboam II, mentionné en 2 R 14.25. Mais le livret ne se présente pas comme étant son œuvre et effectivement ne peut pas être de lui. La « grande ville » de Ninive, détruite en 612, n’est plus qu’un lointain souvenir, la pensée et l’expression empruntent aux livres de Jérémie et d’Ézéchiel, la langue est tardive. Tout invite à placer la composition après l’Exil, dans le courant du Ve siècle. Le psaume, 2.3-10, qui est d’un genre littéraire différent et qui n’a aucun rapport avec la situation concrète de Jonas ni avec l’enseignement du livre, a été ajouté après coup.
Cette date basse doit déjà mettre en garde contre une interprétation historique. Celle-ci est écartée aussi par d’autres arguments : Dieu peut changer les cœurs, mais la subite conversion au Dieu d’Israël du roi de Ninive et de tout son peuple aurait laissé des traces dans les documents assyriens et dans la Bible. Dieu est aussi maître des lois de la nature, mais les prodiges sont ici accumulés comme autant de « bons tours » joués par Dieu au prophète : la tempête subite, Jonas désigné par le sort, le poisson monstrueux, le ricin qui pousse en une nuit et qui sèche en une heure, et le tout est raconté avec une ironie non déguisée, bien étrangère au style de l’histoire.
Le livre est destiné à plaire, et aussi à instruire : c’est un récit didactique, et son enseignement marque l’un des sommets de l’Ancien Testament. Brisant avec une interprétation étroite des prophéties, il affirme que les menaces, même les plus catégoriques, sont l’expression d’une volonté miséricordieuse de Dieu, qui n’attend que la manifestation du repentir pour accorder son pardon. Si l’oracle de Jonas ne se réalise pas, c’est qu’en effet les décrets de destruction sont toujours conditionnels. Ce que Dieu veut, c’est la conversion, et la mission du prophète est donc parfaitement réussie, cf. Jr 18.7-8.
Brisant avec le particularisme dans lequel la communauté postexilique était tentée de s’enfermer, ce livre prêche un universalisme extraordinairement ouvert. Ici, tout le monde est sympathique, les marins païens du naufrage, le roi, les habitants et jusqu’aux animaux de Ninive, tout le monde sauf le seul Israélite qui soit en scène, et c’est un prophète, Jonas ! Dieu sera indulgent pour son prophète rebelle, mais surtout, sa miséricorde s’étend même à l’ennemie la plus honnie d’Israël.
On est tout près du Nouveau Testament : Dieu n’est pas seulement le Dieu des Juifs, il est aussi le Dieu des païens, car il n’y a qu’un seul Dieu, Rm 3.29. Dans Mt 12.41 et Lc 11.29-32, Notre Seigneur donnera en exemple la conversion des Ninivites, et Mt 12.40 verra dans Jonas enfermé dans le ventre du monstre la figure du séjour du Christ au tombeau. Cet emploi de l’histoire de Jonas ne doit pas être invoqué comme une preuve de son historicité : Jésus utilise cet apologue de l’Ancien Testament comme les prédicateurs chrétiens utilisent les paraboles du Nouveau ; c’est le même souci d’enseigner par des images familières aux auditeurs, sans qu’un jugement soit porté sur la réalité des faits.