La question de savoir comment vivre après la catastrophe de l'an 70 se posait avec la même acuité à tout Juif de cette époque, qu'il fût orthodoxe ou chrétien croyant au Messie. La réflexion sur le shabbat comme temps où l'on demeure dans le repos de Dieu était...
La question de savoir comment vivre après la catastrophe de l'an 70 se posait avec la même acuité à tout Juif de cette époque, qu'il fût orthodoxe ou chrétien croyant au Messie. La réflexion sur le shabbat comme temps où l'on demeure dans le repos de Dieu constituait en quelque sorte la réponse de l'auteur de l'épître à cette question, une réponse proprement chrétienne. En effet, le septième jour du Poème biblique de la création est un jour de repos, un jour où Dieu ne crée plus et où le monde demeure dans le silence de Sa présence. Bien sûr, ainsi compris, le shabbat a aussi une dimension personnelle : il devient un temps où l'on demeure dans ce silence intérieur que connaît quiconque a fait l'expérience d'une communion réelle et vivante avec Dieu. Mais, lorsqu'il parle du repos du shabbat, l'auteur de l'épître ne pense pas seulement au silence intérieur.
Il voit dans le septième jour une réalité d'ampleur cosmique. Le septième jour, le jour du repos, est précisément ce temps où l'histoire est déjà achevée, mais où le Messie n'est pas encore revenu. Tel est le temps dans lequel lui-même et ses contemporains se sont trouvés amenés à vivre. Or le repos du shabbat ne suppose pas d'activité extérieure. Il demande le silence et le recueillement intérieurs, non la recherche fébrile de quelque chose qui, telle une baguette magique, apporterait d'un seul coup des réponses à toutes les questions et des solutions à tous les problèmes.
Pour les chrétiens, le repos du shabbat était inséparable de la communion avec le Christ. Un shabbat sans le Christ leur était inconcevable, car il lui aurait manqué cette plénitude du Royaume qui constitue le but et le sens de la vie de tout chrétien. Entrer dans le repos du shabbat signifiait, pour un chrétien, entrer dans cet espace de relation entre le Père et le Fils qui constituait le cœur spirituel du Royaume et au sein duquel demeurait l'Église, ce corps du Christ dont Paul parle dans ses épîtres. Et voici que, selon l'auteur de l'épître, le temps d'un tel repos était précisément venu, à l'échelle universelle, cosmique.
Chaque chrétien se trouvait désormais devant un choix : entrer dans ce repos, dans cet espace où sont le Christ et le Royaume, en attendant l'accomplissement définitif de l'histoire et le retour du Messie dans la gloire ; ou chercher fébrilement ailleurs, sans comprendre pourquoi ce qu'ils attendaient avec tant d'impatience ne se produisait toujours pas. En effet, le repos du shabbat avait toujours été aussi compris comme une attente : l'attente de Dieu, qui vient lorsque vient le temps de Sa venue. Il importe ici de savoir attendre et d'avoir la patience d'attendre jusqu'à Sa venue ; sinon, tout le chemin parcouru jusque-là peut se révéler dépourvu de sens. C'est cela que l'auteur de l'épître rappelle à ses lecteurs, dans le contexte de leur situation particulière.
1 x) D’après un lieu commun de la prédication primitive, 1 Co 10.1-10 ; 2 P 1.12 ; Jude 5, décrit l’échec de la génération sortie d’Égypte en comparant le Ps 95 et Nb 14. Non seulement la génération de l’Exode, incrédule à la parole de Dieu, n’entra pas dans la Terre promise, mais cela concerne aussi ceux qui entrèrent en Canaan à la suite de Josué, 4.8, puisque David longtemps après ces faits, v. 7, doit répéter la promesse, Ps 95. C’est le schéma d’interprétation de l’AT typique de He, cf. 7.28 ; 8.7 si les prophètes et le Psalmiste doivent relancer les promesses antiques, c’est parce que la première alliance, contenue dans la Loi, s’est montrée inefficace.
2 y) Par exemple Josué et Caleb, cf. Nb 13:-14. — Var. « ... la parole qu’ils entendirent... n’étant pas mêlée avec la foi aux choses qu’ils avaient entendues ».
3 z) En comparant le Ps 95.11, « mon repos », à Gn 2.2, où la parole « repos » sert à décrire la condition de Dieu au terme de l’œuvre de la création, l’auteur déduit que la promesse du psaume se réfère à l’entrée dans l’« espace » divin, inauguré par le Christ, 10.20.
À la différence de toutes les précédentes, l’épître aux Hébreux a vu son authenticité mise en question dès l’Antiquité. Sa canonicité a été rarement contestée, mais l’Église d’Occident a refusé jusqu’à la fin du IVe siècle de l’attribuer à saint Paul ; et si celle d’Orient a accepté cette attribution, ce ne fut pas sans faire parfois des réserves en ce qui concerne sa forme littéraire (Clément d’Alexandrie, Origène). C’est qu’en effet la langue et le style de cet écrit sont d’une pureté élégante qui n’appartient pas à saint Paul. La manière de citer et d’utiliser l’AT n’est pas la sienne. L’adresse et le préambule par lesquels il a coutume de commencer ses lettres font ici défaut.
On peut toutefois reconnaître des résonances de la pensée paulinienne là où est développé le thème de la foi : la Loi ancienne a été donnée par l’intermédiaire des anges (2.2 ; cf. Ga 3.19), la défaillance de la génération sortie d’Égypte et disparue pendant la traversée du désert constitue un avertissement pour les croyants (3.7-4.2 ; cf. 1 Co 10.1-13), les destinataires sont comme des enfants qui ont besoin du lait maternel (5.12, cf. 1 Co 3 ;1-3 ; 1 P 2.2), Abraham est l’exemple de la foi (6.12-15 ; 11.19 ; cf. Rm 4.17-21), l’Alliance du Sinaï s’oppose à la Jérusalem nouvelle (12.18-24 ; cf. Ga 4.24-26), etc. Un « billet » final cite Timothée et le langage de cet écrit rappelle parfois les épîtres pastorales et celles de la prison.
Ces considérations ont amené nombre de critiques catholiques et protestants à admettre un rédacteur évoluant dans la mouvance paulinienne, mais l’accord n’existe plus quand il s’agit d’identifier l’auteur anonyme. Toutes sortes de noms ont été proposés, tels que Barnabé, Aristion, Silas, Apollos, Priscilla, etc. Il semble plus simple d’essayer d’en tracer le portrait : il s’agit d’un Juif de culture hellénistique, familier de l’art oratoire, attentif à une interprétation ponctuelle des passages vétérotestamentaires qu’il utilise, souvent d’après la version des LXX, pour appuyer ses arguments.
Le lieu et la date de composition, ainsi que les destinataires, ne sont pas non plus assurés. Il semble que l’écrit ait été envoyé depuis l’Italie (13.24, mais l’expression n’est pas claire) et qu’il ait été rédigé avant la destruction de Jérusalem. Mais, s’il parle effectivement de la liturgie vétérotestamentaire comme d’une réalité encore actuelle (8.4s ; 13.10), il ne fait jamais allusion au Temple détruit par Tite en 70 après J.-C. et se réfère toujours à la Tente du désert et aux textes qui la décrivent, encore en vigueur au-delà des vicissitudes historiques concernant le sanctuaire. Même la résonance de certains passages de 1.1-13 dans la Prima Clementis – que l’on accepte ou non l’hypothèse d’un fonds commun de références bibliques – n’est pas très utile, compte tenu des difficultés de datation de l’écrit clémentin. Hébreux fait ensuite allusion à une persécution désormais finie (10.32-34) ou en voie d’extinction (13.3), mais ces données sont trop minces pour nous aider à décider d’une date. Ce qui est sûr, en revanche, c’est une certaine distance dans le temps par rapport à la prédication apostolique (2.3-4) et à la première annonce reçue par les destinataires eux-mêmes faite par des « chefs » qui ne sont pas mieux identifiés (13.7 ; cf. 10.32). Hébreux réserve au seul Christ le titre d’« apôtre » (3.1).
Étant donné que la préoccupation principale de l’écrivain semble être celle de mettre en garde contre le danger d’apostasie (6.4-8 ; 10.19-39) et de conforter ceux qui semblent regretter la splendeur du culte mosaïque et le côté rassurant – y compris du point de vue psychologique – d’une religion officielle que les jeunes communautés chrétiennes n’étaient pas en mesure de garantir (9.9b-10), on peut penser que les destinataires étaient des Hébreux convertis en milieu hellénistique ou bien des gentils fascinés par la culture hébraïque, à l’image des lecteurs auxquels s’adresse Philon d’Alexandrie. Ce qui est sûr c’est qu’ils devaient être familiarisés – à travers la catéchèse ou l’exégèse juive contemporaine – avec un certain jargon technique issu de la lecture des LXX (cf. 5.10 ; 7.11) ainsi qu’avec certaines interprétations traditionnelles (7.1-3 ; 11.17-19). On ne peut pas en dire autant en ce qui concerne le Temple : les descriptions de lieux et de rites sont abondantes mais elles ne sont pas toujours précises (cf. 9.1-4 ; 10.11 ; 13.21).
Il y a aussi discussion à propos du genre littéraire auquel appartiendrait He : lettre, discours, traité sous forme épistolaire ? La langue a, en effet, la spontanéité du langage parlé (p. ex. : 2.5 ; 7.4 ; 9.5 ; 11.32), en même temps, l’ensemble présente des décrochages subits (3.1 ; 8.1 ; 10.1 ; 13.1), des répétitions (2.1-4 ; 12.25 ; 2.17-18 ; 4.14-16 ; 6.4-8 ; 10.26-31) et surtout des reprises du thème principal après de longs intervalles qui cadrent mal dans le contexte (4.4-16 ; 5.9-10 ; 6.20 ; 8.1-2 ; 9.11 ; 10.19-23). Tout cela ne rappelle pas le genre de l’homélie qui, elle, doit tenir en haleine un auditoire du début jusqu’à la fin. En outre, la disposition quasi concentrique des thèmes cadre encore moins avec le genre du discours : apparemment on parle du sacerdoce et du sacrifice du Christ dans un passage central (7.1-10.8) ; de la persévérance dans la foi, dans deux passages symétriques (3.1-4.14 ; 10.19-12.13) encadrés par deux discours, l’un sur les anges (1 ;5-2.18) l’autre étant une parénèse aux teintes apocalyptiques (12.14-13.19). Il n’y aurait pas d’auditeur qui ne s’y perde !
Encore est-il possible de reconnaître deux parcours argumentaires. Le premier prend son élan de l’exégèse christologique de Ps 8 en 2.5-18, il se prolonge en 5.1-10 pour atteindre son plein développement en 7.1-28 ; 10.1-18 est enrichi d’une parénèse (10.26-36 et 12.14-17) et arrive à sa conclusion en 13.20-21. Ce premier parcours est spécifiquement consacré au sacerdoce du Christ. Le second parcours développe le thème de la foi, suivant l’exemple du peuple de l’Exode et il est reconnaissable surtout en 1.1-3 ; 2.1-4 ; 3.1-4.13 ; 10.36-12.3 ; 12.18-25. C’est bien à l’intérieur de ce thème que sont concentrés les traits les plus marqués d’inspiration paulinienne. L’insertion (cf. 13.1) des chapitres 8 et 9, qui brise la continuité entre 7.28 et 10.1, (qui présente des doublets avec 10.1-18 et qui constitue le thème auquel on fait le plus souvent appel dans les reprises du sujet, ci-dessus citées) peut être considérée comme un développement complémentaire du premier parcours argumentaire.
Vraisemblablement deux homélies, écrites pour être prononcées, ont été fusionnées dans la phase rédactionnelle de façon à regrouper les parénèses vers la fin du texte. C’est à cette phase que l’on pourrait attribuer l’insertion de 8-9, les reprises et la récapitulation de 13.9-15. Certes, n’importe quelle subdivision a son côté arbitraire ; je suivrai celle-ci dans la présentation de la traduction du texte.
Le premier auteur conçoit la révélation biblique comme un « continuum » (1.1-2) en quatre temps : le temps des Patriarches et des promesses (6.13-18) ; le temps de la Loi, « ombre » (8.5 ; 10.1) et réalisation « charnelle » (7.16) ; la relance des promesses à travers David et les Prophètes (4.7 ; 7.28 ; 8.7-13 ; l’« image » de 10.1) ; et enfin l’ère eschatologique, l’« aujourd’hui » (4.7) qui nous englobe (11.39-40) inauguré par le Christ. L’auteur ébauche les traits de ce temps à partir d’une conception de l’univers constitué en deux plans, les « éons »: l’univers immanent que nous ne voyons pas encore soumis au Christ (2.8) et l’univers divin, fondement de la réalité selon la mentalité hellénistique et selon certains courants de l’apocalyptique juive, dans lequel Jésus est rentré en tant que roi (1.6) et comme prêtre après avoir été libéré du pouvoir de la mort (5.7 ; 13.20). Une réédition postérieure (chap. 8-9) présente l’action sacerdotale éternelle qu’il exerce, en continuité avec l’offre de soi-même accomplie pendant sa vie. Cela permet au croyant de s’approcher de Dieu en pleine confiance, sans médiation humaine.
En effet, la vie du fidèle doit être considérée comme un exode continu vers une patrie promise (4.1-6) qui ne peut pas être identifiée avec un lieu terrestre quel qu’il soit (4.8 ; 11.13 ; 13.14).
Cette affirmation, qui est loin d’être banale pour des Hébreux – même hellénisés – vivant entre deux révoltes juives (64-135 ap. J.-C.), doit être intégrée à l’idée que l’existence terrestre, vécue dans l’obéissance au Christ (5.9) précurseur et guide du salut (6.20 ; 2.10), est elle-même une liturgie (13.15-16).