La lecture d’aujourd’hui nous propose deux récits : le récit où Jésus apaise la tempête sur le lac de Génésareth et le récit de la guérison du possédé gadarénien. À première vue, les deux récits ne sont liés l’un à l’autre que...
La lecture d’aujourd’hui nous propose deux récits : le récit où Jésus apaise la tempête sur le lac de Génésareth (v. 22–26) et le récit de la guérison du possédé gadarénien (v. 27–39). À première vue, les deux récits ne sont liés l’un à l’autre que par la trame extérieure des événements. Pourtant, en y regardant de plus près, il s’avère que ce n’est pas tout à fait le cas. On pourrait dire qu’ils sont liés par le thème du Royaume, comme tous les autres récits des miracles accomplis par Jésus. Mais chacun de ces récits a ses propres particularités, mettant ce thème en relief différemment et décrivant la manifestation du Royaume sous divers angles.
Ainsi aujourd’hui : nous avons devant nous, d’un côté, la transformation d’un élément naturel, et de l’autre, la guérison d’un homme possédé. Mais dans les deux cas, c’est tout de même l’homme qui est au premier plan, et non l’élément naturel ni les forces obscures. Car Jésus ne fait pas seulement taire la tempête ; Il entre en relation avec Ses disciples, leur reprochant leur peu de foi (v. 25), mais auparavant encore Il se réveille de Son sommeil (v. 23–24). À première vue, on pourrait penser que Jésus n’avait qu’à se réveiller pour que la puissance de Dieu soit manifestée dans toute sa plénitude et mette fin à la tempête. Mais si c’était réellement le cas, Il n’aurait guère reproché aux disciples leur peu de foi : alors ils n’auraient vraiment pas eu d’autre issue que de s’adresser au Maître en Lui demandant d’intervenir aussitôt dans les événements. Apparemment, ce recours à Lui n’était pas ce que Jésus attendait des apôtres dans cette situation. Et si l’on se souvient que le Royaume est d’abord non pas un espace, mais une relation, tout se met en place.
Car à l’épreuve, il s’est avéré que, même chez les disciples les plus proches de Jésus, la relation avec Lui n’était pas du tout si solide. Il a suffi que le Maître se détourne, s’endorme, les laisse sans surveillance directe dans une situation critique, pour que le Royaume cesse aussitôt d’être pour eux une réalité ; ils ne l’ont de nouveau senti que lorsque Jésus s’est réveillé et s’est adressé directement à eux. Peut-être est-ce pour cela que le possédé gadarénien guéri par le Sauveur désirait surtout non pas témoigner du Messie venu dans le monde et du Royaume apporté par Lui, mais rester auprès de Jésus afin de ne plus jamais s’éloigner de Lui (v. 38). Pourtant Jésus Lui-même a besoin précisément du témoignage (v. 39).
Au reste, si l’on tient compte de la situation spirituelle qui se formait dans les lieux d’origine de l’homme guéri par le Sauveur, il n’est peut-être pas étonnant qu’il ait voulu partir avec son Libérateur. Car il avait déjà eu le temps de voir la réaction de ses compatriotes à tout ce qui s’était passé, y compris au miracle de sa propre guérison (v. 33–37). Ici, il ne s’agissait plus de peu de foi, mais d’une véritable incrédulité. On considère souvent ces deux états spirituels comme très proches l’un de l’autre ; pourtant le peu de foi est beaucoup plus proche d’une foi profonde et forte que de l’incrédulité. Car le peu de foi suppose tout de même la foi au sens biblique du mot, la confiance envers celui à qui l’on se fie ou en qui l’on croit ; dans ce cas, le fidèle manque simplement de forces spirituelles pour que les relations nées de la foi se déploient dans toute leur plénitude.
L’incrédulité, elle, signifie en général l’absence totale de confiance, soit envers quelqu’un de précis, soit, dans les cas particulièrement graves, envers tous et tout au monde. Même une foi faible indique la route vers le Royaume, et, en rassemblant ses forces spirituelles, celui qui possède une telle foi faible a tout de même une chance d’y parvenir, d’autant plus que sur ce chemin l’homme ne reste jamais seul. Mais l’absence de foi signifie une impasse ou un chemin vers nulle part. Si la petite foi est souvent conditionnée par les possibilités et les capacités objectives de l’homme, surtout au début de son chemin spirituel, l’incrédulité est toujours déterminée par un choix. Un choix qui exclut le chemin vers le Royaume. Non parce que Dieu veut punir quelqu’un pour son absence de confiance, mais parce que ceux qui ne font pas confiance à Dieu choisissent un autre chemin, un chemin qui éloigne du Royaume. Et si l’on peut aider le faible, même Dieu n’aide pas celui qui refuse de marcher, car Il respecte le choix et la liberté de chacun. Même lorsque ce choix et cette liberté signifient un « non » jeté au visage de Lui-même.
26 a) Var. « Gergéséniens », « Gadaréniens ».
31 b) Au lieu de « les expulser hors du pays », Mc 5.10. Les démons demandent à Jésus de ne pas les renvoyer dans les profondeurs de la terre, leur séjour normal et définitif, Ap 9.1, 2, 11 ; 11.7 ; 17.8 ; 20.1, 3.
35 c) Dans l’attitude du disciple, 8.38 ; cf. 10.39 ; Ac 22.3. Trait ajouté par Luc.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.