Jésus avertit clairement chacun de ce que coûte le chemin vers le Royaume. Et il conseille: avant de vous décider à me suivre, pesez tout calmement et sobrement...
Jésus avertit clairement chacun de ce que coûte le chemin vers le Royaume. Et il conseille: avant de vous décider à me suivre, pesez tout calmement et sobrement. Voulez-vous ce que je peux vous donner? Êtes-vous prêts à suivre le chemin qu'il faudra suivre? Il n'y a ici, bien entendu, aucun désir d'effrayer ou de détourner du chemin vers le Royaume. Mais il y a la compréhension qu'une fois entré sur ce chemin, s'en détourner ensuite sera, si cela reste possible, accompagné de pertes spirituelles sérieuses, et peut-être pas seulement spirituelles.
Ce n'est pas par hasard que le Sauveur compare la situation de celui qui s'apprête à s'engager sur le chemin chrétien à celle d'un homme qui se prépare à construire une tour de garde dans son champ, ou à celle du dirigeant d'un pays qui s'apprête à faire la guerre à son voisin: dans les deux cas, il vaut mieux tout réfléchir avant de commencer, car en cas d'échec on peut se retrouver dans une situation bien pire que celle qui aurait existé si l'un comme l'autre avait renoncé à son projet. Le prix du chemin, selon Jésus, est le renoncement à tout ce que peut donner ce monde non transfiguré et plongé dans le mal.
Ce n'est pas par hasard que le Sauveur recourt à l'image de la croix: à l'époque évangélique elle était bien compréhensible à chacun en Judée, car tous les habitants du pays gardaient encore vive la mémoire du soulèvement qui avait eu lieu auparavant, pendant les années d'indépendance, lorsque fut réprimée la révolte organisée par la fraternité pharisienne contre Alexandre Jannée, dirigeant qui menait, selon les insurgés, une politique totalement contraire à la Torah. Alors les participants à la révolte écrasée par les autorités furent crucifiés: une exécution non seulement douloureuse, mais aussi humiliante pour tout Juif.
Jésus avertit directement tous ceux qui veulent le suivre: il faut être prêt à tout, comme furent prêts à tout pour leur foi les participants de cette révolte, que même la croix n'effraya pas. Et il ne s'agit pas ici du fait que le Royaume que Jésus a apporté dans le monde devrait être établi par la force, comme voulaient l'établir par la force les participants à la révolte sous Alexandre Jannée.
Il s'agit du fait que, selon la parole même du Sauveur, il «n'est pas de ce monde». C'est pourquoi «ce monde» lui sera toujours hostile, non pas par nature, car celle-ci peut être transfigurée et finira par l'être, mais à cause du mal qui est entré dans le monde après la chute. C'est précisément ce conflit avec les forces du mal agissant dans le monde qui rend la croix inévitable pour chaque chrétien, sous une forme ou sous une autre. Mais, manifestement, il n'y a pas d'autre route vers le Royaume. Et chacun, bien sûr, décide lui-même s'il la prend ou non.
33 v) Luc ne semble pas établir de distinction entre les disciples. L’avertissement vaut pour tous. Cf. Mc 1.17.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.