En parlant de l'époque de prospérité qui attend le peuple après la repentance et une nouvelle conversion, Jérémie répète sans cesse que cette prospérité, comme la possibilité même d'un avenir historique, est liée uniquement...
En parlant de l'époque de prospérité qui attend le peuple après la repentance et une nouvelle conversion, Jérémie répète sans cesse que cette prospérité, comme la possibilité même d'un avenir historique, est liée uniquement à l'action de Dieu et à Sa providence. C'est Lui-même qui se révèle le Rédempteur de Son peuple. Le mot hébreu que l'on traduit habituellement par « rédempteur » désigne un libérateur qui rachète de l'esclavage les membres de son peuple. C'est dans le même sens que le Messie est appelé Rédempteur. Lorsqu'il s'agit du péché, on entend généralement par rédemption la délivrance de ses conséquences.
Dans l'Antiquité régnait partout la conviction qu'un péché commis une fois, et plus généralement tout mal, était irréversible quant à ses conséquences. En Orient, cette conviction donna naissance à la représentation de dépendances karmiques, considérées précisément comme la conséquence inévitable d'un péché autrefois commis. Il était impossible de s'en libérer : toute tentative n'engendrait qu'un mal encore plus grand. Le yahvisme admettait la possibilité d'être délivré des conséquences d'un péché commis. Il existait pour cela des rites particuliers de purification, fondés sur des ablutions et des sacrifices spéciaux. Mais même ceux-ci ne pouvaient permettre d'éviter le châtiment que si le péché avait été commis involontairement. Dans le cas d'un acte pécheur délibéré, ses conséquences pesaient sur la personne toute sa vie, même si elle se repentait ensuite sincèrement de ce qu'elle avait fait. Tel était le pouvoir du mal dans le monde déchu avant la venue du Christ.
Ici, cependant, il s'agissait d'un peuple entier qui, pendant une certaine période de son histoire, avait consciemment choisi la voie du péché : une apostasie de masse, sinon formelle, du moins réelle. Bien sûr, le peuple de Dieu avait à cet égard répété dans son histoire le chemin de toute l'humanité, qui, lors de la Chute, avait elle aussi consciemment trahi Dieu et choisi la voie du péché. Mais le problème n'en était pas moindre : une intervention particulière de Dieu était nécessaire pour que Son peuple puisse être délivré des conséquences de sa vie historique passée.
Cela n'était possible que dans le cadre du plan général de salut de l'humanité. La nouvelle vie historique du peuple n'avait de sens et ne pouvait s'accomplir que dans le contexte de la venue future du Messie. C'était une avance accordée par Dieu à Son peuple en vue de la rédemption future de toute l'humanité. Bien sûr, il est peu probable que quelqu'un ait clairement compris cette situation, non seulement à l'époque de Jérémie, mais même plus tard, à l'époque postexilique. Et pourtant, le lien entre la rédemption du peuple de Dieu et celle de l'humanité est assez évident : elles sont les éléments d'un même plan et d'un même processus spirituel ; sans l'une, l'autre n'aurait pas existé. Mais il fallait commencer précisément par le peuple de Dieu, comme cela fut révélé à Jérémie.
2 t) Sur la conversion au désert, cf. Os 2.16. Le thème du nouvel Exode, qui ramènera Israël de l’exil, amorcé ici et vv. 8-9, 21, sera repris et développé dans la seconde partie d’Isaïe, cf. Isa 40.3.
6 u) Unité religieuse retrouvée autour du sanctuaire de Sion.
7 v) « sauve son » grec, Targ. ; « sauve ton » hébr.
9 w) Texte surprenant. On serait tenté de corriger comme l’a fait le grec pour lire « en larmes ils étaient partis, dans les consolations je les ramène » cf. Ps 126.5-6, mais il s’agit sans doute d’une correction de facilité. On peut comprendre qu’il s’agit de larmes de repentir.
15 x) Rachel, épouse de Jacob, mère de Joseph, qui engendra à son tour Éphraïm et Manassé, et de Benjamin. Sa tombe était à Rama, 1 S 10.2, aujourd’hui er-Ram, à 9 km au nord de Jérusalem, non loin d’une Éphrata, cf. Gn 35.19, dans les frontières de Benjamin, Jos 18.25. Bethléem, possédant un clan d’Éphratéens, a été surnommée aussi Éphrata, Mi 5.1, d’où la tradition qui a voulu situer près de Bethléem le tombeau de Rachel (cf. la glose sur Gn 35.19), et qui a conduit S. Matthieu à appliquer au massacre des Innocents le texte de 31.15, cf. Mt 2.17-18.
15 y) « ils ne sont plus » versions ; « nous ne sommes plus », ou « il n’est plus » hébr.
19 z) Littéralement « la cuisse »; geste de dépit, tristesse, douleur ou remords, cf. Ez 21.17.
22 a) Reprise des relations d’amour entre Israël et son Époux Yahvé, cf. Os 1.2. Ce texte a la même portée messianique qu’Isa 54.5s.
Un peu plus d’un siècle après Isaïe, vers 650 av. J.-C., Jérémie naissait d’une famille sacerdotale installée aux environs de Jérusalem. Mieux que pour aucun autre prophète, sa vie et son caractère nous sont connus par les récits biographiques à la troisième personne qui parsèment son livre et dont voici la suite chronologique : 19.1 – 20.6 ; 26 ; 36 ; 45 ; 28-29 ; 51.59-64 ; 34.8-22 ; 37-44. Les « Confessions de Jérémie », 11.18 – 12.6 ; 15.10-21 ; 17.14-18 ; 18.18-23 ; 20.7-18, proviennent du prophète lui-même. Elles ne constituent pas une autobiographie, mais elles sont un témoignage émouvant des crises intérieures qu’il a traversées et qui sont décrites dans le style des Psaumes de lamentation. Appelé tout jeune par Dieu, en 626, la treizième année de Josias, 1.2, il a vécu la période tragique où se prépara et s’accomplit la ruine du royaume de Juda. La réforme religieuse et la restauration nationale de Josias éveillèrent des espoirs qui furent anéantis par la mort du roi à Megiddo en 609 et par le bouleversement du monde oriental, la chute de Ninive en 612 et l’expansion de l’empire chaldéen. Dès 605, Nabuchodonosor a imposé sa domination à la Palestine, puis Juda s’est révolté à l’instigation de l’Égypte qui intriguera jusqu’à la fin et, en 597, Nabuchodonosor conquiert Jérusalem et déporte une partie de ses habitants. Une nouvelle révolte ramène les armées chaldéennes et, en 587, Jérusalem est prise, le Temple est incendié, une seconde déportation a lieu. Jérémie a traversé cette dramatique histoire, prêchant, menaçant, prédisant la ruine, avertissant en vain les rois incapables qui se succèdent sur le trône de David, accusé de défaitisme par les militaires, persécuté, incarcéré. Après la prise de Jérusalem, et bien qu’il vît dans les exilés l’espoir de l’avenir, Jérémie choisit de rester en Palestine auprès de Godolias, nommé gouverneur par les Chaldéens. Mais celui-ci fut assassiné et un groupe de Juifs, craignant les représailles, s’enfuit en Égypte, entraînant Jérémie. C’est probablement là qu’il mourut.
Le drame de cette vie n’est pas seulement dans les événements auxquels Jérémie fut mêlé, il est aussi dans le prophète lui-même. Il avait une âme tendre, faite pour aimer, et il a été envoyé « pour arracher et renverser, pour exterminer et démolir », 1.10, il a eu à prédire surtout le malheur, 20.8. Il était désireux de paix et il a eu toujours à lutter, contre les siens, contre les rois, les prêtres, les faux prophètes, tout le peuple, « homme de querelle et de discorde pour tout le pays », 15.10. Il a été déchiré par la mission à laquelle il ne pouvait pas se soustraire, 20.9. Ses dialogues intérieurs avec Dieu sont semés de cris de douleur : « Pourquoi ma souffrance est-elle continue ? » 15.18, et le passage poignant qui annonce Job : « Maudit soit le jour où je suis né... », 20.14 et la suite.
Mais cette souffrance a épuré son âme et l’a ouverte au commerce divin. Ce qui nous rend Jérémie si cher et si proche, c’est la religion intérieure et cordiale qu’il a pratiquée, avant de la formuler dans l’annonce de la Nouvelle Alliance, 31.31-34. Cette religion personnelle l’a conduit à un approfondissement de l’enseignement traditionnel : Dieu scrute les reins et les cœurs, 11.20, il rend à chacun selon ses actes, 31.29-30 ; l’amitié avec Dieu, 2.2, est rompue par le péché, qui sort du cœur mauvais, 4.4 ; 17.9 ; 18.12. Ce côté affectif l’apparente à Osée dont il a subi l’influence ; cette intériorisation de la Loi, ce rôle du cœur dans les rapports avec Dieu, ce souci de la personne individuelle le rapprochent du Deutéronome. Jérémie a certainement vu avec faveur la réforme de Josias qui s’inspirait de ce livre, mais il a été cruellement déçu par son inefficacité pour changer la vie morale et religieuse du peuple.
La mission de Jérémie a échoué de son vivant, mais sa figure n’a cessé de grandir après sa mort. Par sa doctrine d’une Alliance nouvelle, fondée sur la religion du cœur, il a été le père du Judaïsme dans sa ligne la plus pure, et l’on relève son influence dans Ézéchiel, la seconde partie d’Isaïe et plusieurs Psaumes. L’époque maccabéenne le compte parmi les protecteurs du peuple, 2 M 2.1-8 ; 15.12-16. En mettant les valeurs spirituelles au premier plan, en dévoilant les rapports intimes que l’âme doit avoir avec Dieu, il a préparé la Nouvelle Alliance chrétienne, et sa vie d’abnégation et de souffrance au service de Dieu, après avoir pu fournir des traits à l’image du Serviteur dans Isa 53, fait de Jérémie une figure du Christ.
Cette influence durable suppose que les enseignements de Jérémie ont été souvent lus, médités et commentés. Cette action de toute une lignée spirituelle se reflète dans la composition de son livre. Il ne se présente pas, loin de là, comme une œuvre d’un seul jet. En dehors des oracles poétiques et des récits biographiques, il contient des discours en prose dans un style proche de celui du Deutéronome. Leur authenticité a été contestée et on les a attribués à des rédacteurs « deutéronomistes » d’après l’Exil. En fait, leur style est celui de la prose judéenne du VIIe et du début du VIe siècle av. J.-C., leur théologie est celle du courant religieux auquel appartiennent aussi bien Jérémie que le Deutéronome. Ils sont l’écho authentique de la prédication de Jérémie, recueillie par ses auditeurs. Toute cette tradition jérémienne ne s’est pas transmise sous une forme unique. La version grecque offre une recension qui est notablement plus courte (un huitième) que le texte massorétique et souvent différente dans le détail ; les découvertes de Qumrân prouvent que les deux recensions existaient en hébreu. De plus, le grec met les oracles contre les nations après 25.13 et dans un autre ordre que l’hébreu, qui les rejette à la fin du livre, 46-51. Ces prophéties ont peut-être formé d’abord une collection particulière et elles ne proviennent pas toutes de Jérémie : au moins, les oracles contre Moab et Édom ont été fortement retravaillés et le long oracle contre Babylone, 50-51, date de la fin de l’Exil. Le chap. 52 Se donne lui-même comme un appendice historique, qui est parallèle à 2 R 24.18 – 25.30. D’autres compléments de moindre étendue ont été insérés dans le cours du livre et témoignent de l’usage qu’en faisaient et de l’estime qu’en avaient les captifs de Babylone et la communauté renaissante après l’Exil. Il y a aussi une abondance de doublets, qui supposent un travail rédactionnel. Enfin, les indications chronologiques, qui sont nombreuses, ne se suivent pas. Le désordre actuel du livre est le résultat d’un long travail de composition, dont il est bien difficile de retracer toutes les étapes.
Le chap. 36 nous donne cependant les indications précieuses : en 605, Jérémie dicta à Baruch les oracles qu’il avait prononcés depuis le début de son ministère, 36.2, c’est-à-dire depuis 626. Ce rouleau, brûlé par Joiaqim, fut récrit et complété, 36.32. Sur le contenu de ce recueil, on ne peut faire que des hypothèses. Il semble avoir été introduit par 25.1-12 et groupait les pièces antérieures à 605 qu’on trouve dans les chap. 1-18, mais il contenait aussi, d’après 36.2, des oracles anciens contre les nations, auxquels se réfère 25.13-38. Les compléments qui y furent ajoutés ensuite sont, dans les mêmes sections, des pièces postérieures à 605 et d’autres oracles contre les nations. On y inséra les feuillets des « Confessions », dont le détail a été donné plus haut. On y joignit deux petits livrets, sur les rois, 21.11 – 23.8, et sur les prophètes, 23.9-40, qui ont pu avoir existé d’abord à part.
On isole déjà ainsi deux parties dans le livre : l’une contient des menaces contre Juda et Jérusalem, 1.1 – 25.13, l’autre des prophéties contre les nations, 25.13-38 et 46-51. Une troisième partie est constituée par 26-35, où l’on a rassemblé dans un ordre arbitraire des morceaux qui ont un ton plus optimiste. Ces pièces sont presque toutes en prose et proviennent en grande partie d’une biographie de Jérémie, qu’on attribue à Baruch. Il faut mettre à part les chap. 30-31 qui sont un livret poétique de consolation. La quatrième partie, 36-44, en prose, continue la biographie de Jérémie et donne le récit de ses souffrances pendant et après le siège de Jérusalem. Elle se termine par 45.1-5, qui est comme la signature de Baruch.