L’histoire d’Israël et de ses relations avec Dieu occupe une place centrale dans la Bible en général et dans l’Ancien Testament en particulier...
L’histoire d’Israël et de ses relations avec Dieu occupe une place centrale dans la Bible en général et dans l’Ancien Testament en particulier. S’adressant à Son peuple, le Seigneur ne cesse de dire qu’Il est l’unique Seigneur et que le destin de chaque personne et du peuple dans son ensemble dépend uniquement de leurs relations avec Lui, de leur fidélité à Son alliance. Mais cela ne signifie pas que l’histoire du monde n’ait d’autres acteurs que Dieu et Israël. À partir du chapitre 25, le prophète Ézéchiel inclut dans son livre des paroles sévères concernant plusieurs peuples voisins, les faisant ainsi entrer dans l’histoire commune de l’humanité devant Dieu.
Les relations d’Israël avec ses voisins ont toujours été tendues, c’est le moins qu’on puisse dire. Apparentées à Israël à bien des égards, ces tribus ont été pour les Israélites, au fil des siècles, une source de tentation, parfois culturelle, mais surtout religieuse. C’est précisément le danger d’être entraînés dans l’idolâtrie qui a suscité de nombreuses interdictions religieuses concernant les rapports avec les autres peuples. Pour des raisons psychologiques compréhensibles, cela a conduit les Israélites à prendre l’habitude de considérer les gens des autres peuples comme impurs, comme mauvais d’une certaine manière. On devine sans peine que ces peuples rendaient la pareille à Israël, car les êtres humains ont généralement tendance à glisser facilement dans les reproches et le mépris réciproques. Au cours de l’histoire, les peuples de Canaan furent tantôt soumis aux rois d’Israël, tantôt indépendants, et conclurent parfois des alliances militaires et politiques avec les Israélites. Mais ces relations se développèrent toujours sur fond de séparation religieuse et ne furent jamais sincères.
Lorsque Israël, ayant rompu l’alliance avec son Créateur, subissait les coups de l’Assyrie, puis de Babylone, les tribus voisines s’en réjouissaient avec une malveillance certaine. Cela ne se traduisait nullement par les seules paroles méprisantes sur Israël et son Dieu : de nombreuses tribus et de petits rois de Palestine cherchaient à participer, aux côtés des Babyloniens, au pillage de la Palestine. Souvent, les villages à demi détruits et sans défense des Israélites subissaient les attaques dévastatrices des peuples voisins, qui anéantissaient ce que les Babyloniens avaient laissé. Tels des chacals, ils dévoraient les restes du festin sanglant du lion. Pour Israël, c’était presque un malheur plus grand encore, car, après ces coups, il n’était plus possible de se relever : les peuples voisins transformaient Juda en désert.
Ce qui était particulièrement douloureux, c’est que ces tribus étaient apparentées à Israël et avaient longtemps vécu avec lui dans un même pays. Nous pouvons, dans une certaine mesure, tenter de nous le représenter à travers l’exemple des relations entre les pays postsoviétiques, qui se traitent les uns les autres, et surtout traitent la Russie, comme s’ils étaient totalement étrangers et n’avaient aucune histoire commune.
Les actions des peuples voisins ne pouvaient rencontrer aucune résistance de la part d’Israël dévasté, mais elles ne pouvaient non plus échapper à un jugement moral. Dès le début de sa prédication, le prophète Amos disait que Dieu exige une humanité élémentaire de tous les peuples sans exception. Moins d’un demi-siècle avant la destruction de Jérusalem, le prophète Nahum parlait du sort de l’Assyrie en la soumettant précisément à un tel jugement moral. Dans la seconde moitié du VIe siècle, le petit livre du prophète Abdias sera consacré aux incursions des Édomites dans la Judée ravagée. Le prophète Ézéchiel n’élude pas non plus ce sujet.
L’essentiel de ses prophéties sur les peuples voisins tient avant tout au fait qu’ils répondent de leurs actes devant Dieu, même s’ils n’en ont pas eux-mêmes conscience. Le Seigneur dit au prophète que ces peuples qui cherchent à frapper Jérusalem déjà à terre n’échapperont pas au même sort, car la règle d’or « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas subir toi-même » s’applique également à eux. Dans le contexte du livre du prophète, cela est très important. Dieu dit que l’invasion babylonienne est l’épée de Dieu, qui sert non à détruire Israël, mais à le purifier. C’est pourquoi tous ceux qui cherchent à s’enrichir aux dépens du peuple de Dieu souffrant ne resteront pas impunis. Leur cruauté injuste envers Israël retombera sur eux, et ils subiront eux-mêmes le même sort. En un certain sens, dans cette situation historique, le prophète assimile les peuples voisins à ces Juifs qui se moquaient du Christ crucifié sans comprendre ce qui se passait sous leurs yeux.
1 i) Comme dans Am 1-2 ; Isa 13-23 ; Jr 47-51, les oracles d’Ézéchiel contre les nations sont groupés dans les chap. 25-32. Les chap. 25-28 concernent les voisins immédiats d’Israël, Ammon, Moab, Édom et les Philistins, 25, Tyr et Sidon, 26-28, puis l’Égypte contre laquelle sont dirigés les oracles des chap. 29-32. Les dates précisées en 26.1 ; 29.1 ; 30.20 ; 31.1 ; 32.1, 17 s’étagent de 587 à 585 av. J.-C., pendant et après le siège de Jérusalem ; c’est le même arrière-plan historique que dans les chap. 24 et 33 qui encadrent ces oracles. Le petit oracle contre Tyr de 29.17-21, daté de 571, a été ajouté au recueil.
1 j) Les Ammonites, Dt 2.19, avaient participé aux divers soulèvements contre Nabuchodonosor. Puis ils abandonnèrent leurs alliés et tirèrent profit des malheurs de Jérusalem.
3 k) Cet oracle s’adresse à Ammon personnifié.
4 l) Les Arabes nomades, cf. Isa 11.14 ; Jr 49.28 ; Nb 24.21.
5 m) « villes » conj. ; « fils » hébr.
8 n) Séïr désigne le plateau montagneux situé au sud-est de la mer Morte, en territoire édomite (mais cf. Dt 2.1) ; le terme est souvent employé comme synonyme d’Édom, cf. Gn 32.4 ; Jg 5.4 ; Nb 24.18 ; 35.2, etc. On est surpris de le trouver mentionné ici puisqu’un oracle sera consacré à Édom. Le mot, absent du grec, est peut-être une glose tardive.
9 o) « ses villes » conj. ; « plus ses villes » (ou « depuis ses villes ») hébr. — Tout ce v. est obscur et la traduction en est incertaine.
13 p) Témân est une région septentrionale d’Édom, mais les deux termes sont souvent employés simplement comme synonymes, cf. Jr 49.20 ; Dédân, l’actuelle oasis d’El Ela, est un pays arabe situé au sud-est d’Édom, cf. Isa 21.13 ; Jr 49.8.
16 q) Peuple voisin des Philistins, cf. Jos 13.2, et apparenté à eux, cf. 2 S 8.18. Ici, les deux noms sont pratiquement synonymes.
À la différence du livre de Jérémie, celui d’Ézéchiel se présente comme un tout bien ordonné. Après une introduction, 1.3, où le prophète reçoit de Dieu sa mission, le corps du livre se divise clairement en quatre parties : 1° les chap. 4-24 contiennent presque uniquement des reproches et des menaces contre les Israélites avant le siège de Jérusalem ; 2° les chap. 25-32 Sont des oracles contre les nations, où le prophète étend la malédiction divine aux complices et aux provocateurs de la nation infidèle ; 3° dans les chap. 33-39, pendant et après le siège, le prophète console son peuple en lui promettant un avenir meilleur ; 4° il prévoit enfin, chap. 40-48, le statut politique et religieux de la communauté future, rétablie en Palestine.
Cependant, cette logique de la composition dissimule de sérieuses failles. Il y a de nombreux doublets, ainsi 3.17-21 = 33.7-9 ; 8.25-29 = 33.17-20, etc. Les indications sur le mutisme dont Ézéchiel est frappé par Dieu, 3.26 ; 24.27 ; 33.22, sont séparées par de longs discours. La vision du char divin, 1.4 – 3.15, est interrompue par celle du livre, 2.1 – 3.9. De même, la description des péchés de Jérusalem, 11.1-21, fait suite au chap. 8 et coupe manifestement le récit du départ du char divin qui, de 10.22, se continue en 11.22. Les dates données dans les chap. 26-33 ne se suivent pas. Ces maladresses sont difficilement imputables à un auteur écrivant son ouvrage d’un seul jet. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles sont le fait de disciples travaillant sur des écrits ou des souvenirs, les combinant et les complétant. Le livre d’Ézéchiel a donc eu, dans une certaine mesure, le sort des autres livres prophétiques. Mais l’égalité de la forme et de la doctrine nous assure que ces disciples nous ont gardé fidèlement la pensée et, généralement, la parole même de leur maître. Leur travail rédactionnel est surtout sensible dans la dernière partie du livre, 40-48, dont le noyau remonte cependant à Ézéchiel lui-même.
D’après l’état actuel, Ézéchiel a exercé toute son activité parmi les exilés de Babylonie entre 593 et 571, les dates extrêmes données par le texte, 1.2 et 29.17. On s’est étonné que, dans ces conditions, les oracles de la première partie paraissent adressés aux habitants de Jérusalem et que parfois Ézéchiel ait l’air d’être corporellement présent dans la ville, surtout 11.13. On a donc émis l’hypothèse d’un double ministère d’Ézéchiel : il serait resté en Palestine et y aurait prêché jusqu’après la ruine de Jérusalem en 587. C’est seulement alors qu’il aurait rejoint les captifs de Babylonie. La vision du rouleau en 2.1–3.9 marquerait la vocation du prophète en Palestine, celle du char divin, 1.4-28 et 3.10-15, marquerait l’arrivée chez les exilés. Le transfert de cette vision au début du livre en aurait changé toute la perspective. Cette hypothèse sert à répondre à certaines difficultés, mais elle en soulève d’autres. Elle entraîne de sérieux remaniements du texte, elle doit admettre que, même pendant son ministère « palestinien », Ézéchiel vivait ordinairement en dehors de la ville, puisqu’il y est « transporté », 8.3, et il est curieux que, si Ézéchiel et Jérémie ont prêché ensemble à Jérusalem, ni l’un ni l’autre ne fasse allusion au ministère de son confrère. D’autre part, les difficultés de la thèse traditionnelle ne doivent pas être exagérées : les reproches adressés aux gens de Jérusalem servaient de leçon aux exilés et, lorsque Ézéchiel paraît être dans la Ville Sainte, le texte dit explicitement qu’il y est transporté « en vision », 8.3, comme il en est ramené « en vision », 11.24. L’hypothèse d’un double ministère ne garde que peu de partisans.
Quelle que soit la solution adoptée, la même grande figure se dégage du livre. Ézéchiel est un prêtre, 1.3. Le Temple est sa préoccupation majeure, qu’il s’agisse du Temple présent qui est souillé par des rites impurs, 8, et que quitte la Gloire de Yahvé, 10, ou du Temple futur, dont il décrit minutieusement le plan, 40-42, et où il voit revenir Dieu, 43. Il a le culte de la Loi et, dans son histoire des infidélités d’Israël, 20, le reproche d’avoir « profané les sabbats » revient comme un refrain. Il a horreur des impuretés légales, 4.14, et un grand souci de séparer le sacré du profane, 45.1-6. En qualité de prêtre, il réglait des cas de droit ou de morale, et son enseignement prend de ce fait un tour casuistique, 18. Sa pensée et son vocabulaire s’apparentent à la Loi de Sainteté, Lv 17-26. Cependant on ne peut démontrer ni qu’il s’en soit inspiré ni que la Loi de Sainteté dépende de lui, et les contacts les plus frappants se trouvent dans des passages rédactionnels. Il reste que les deux ensembles ont été transmis dans des milieux de pensée très voisins. L’œuvre d’Ézéchiel s’intègre au courant « sacerdotal » comme celle de Jérémie appartenait au courant « deutéronomiste ».
Mais ce prêtre est aussi un prophète d’action. Plus qu’aucun autre, il a multiplié les gestes symboliques. Il mime le siège de Jérusalem, 4.1 – 5.4, le départ des émigrants, 12.1-7, le roi de Babylone à la croisée des chemins, 21.23s, l’union de Juda et d’Israël, Ez 37.15s. Jusque dans les épreuves personnelles que Dieu lui envoie, il est un « signe » pour Israël, 24.24, comme avaient été Osée, Isaïe et Jérémie. Mais la complexité de ses actions symboliques contraste avec la simplicité des gestes de ses prédécesseurs.
Ézéchiel est surtout un visionnaire. Son livre ne contient que quatre visions proprement dites, mais elles occupent une place considérable : 1-3 ; 8-11 ; 37 ; 40-48. Elles ouvrent un monde fantastique : les quatre animaux du char de Yahvé, la sarabande cultuelle du Temple avec son grouillement de bêtes et d’idoles, la plaine d’ossements qui s’animent, un Temple futur dessiné comme sur un plan d’architecte, d’où jaillit un fleuve de rêve dans une géographie utopique. Ce pouvoir d’imaginer s’étend aux tableaux allégoriques que trace le prophète : les deux sœurs Ohola et Oholiba, 23, le Naufrage de Tyr, 27, le Pharaon-Crocodile, 29 et 32, l’Arbre Géant, 31, la Descente aux Enfers, 32.
En contraste avec cette puissance visuelle, peut-être comme sa rançon et comme si l’intensité des images étouffait l’expression, le style d’Ézéchiel est monotone et gris, froid et dilué, d’une indigence rare quand on le compare à celui des grands classiques, à la pureté vigoureuse d’Isaïe, à la chaleur émouvante de Jérémie. L’art d’Ézéchiel vaut par ses dimensions et son relief, qui créent comme une atmosphère d’horreur sacrée devant le mystère du divin.
On voit que, si par bien des traits Ézéchiel se relie à ses prédécesseurs, il ouvre néanmoins une voie nouvelle. Et cela est vrai aussi de sa doctrine. Ézéchiel rompt avec le passé de sa nation. Le souvenir des promesses faites aux Pères et de l’Alliance conclue au Sinaï apparaît sporadiquement mais, si Dieu a sauvé jusqu’ici son peuple souillé dès sa naissance, 16.3s, ce n’est pas pour accomplir les promesses, c’est pour défendre l’honneur de son nom, 20 ; s’il doit remplacer l’Alliance ancienne par une Alliance éternelle, 16.60 ; 37.26s, ce n’est pas en récompense d’un « retour » du peuple vers lui, c’est par une bienveillance pure, nous dirions une grâce prévenante, et le repentir viendra après, 16.62-63. Le messianisme d’Ézéchiel, d’ailleurs peu exprimé, n’est plus royal et glorieux : il annonce bien un futur David mais celui-ci ne sera que le « berger » de son peuple, 34.23 ; 37.24, un « prince », 24.24, et non plus un roi, pour lequel il n’y a pas de place dans la vision théocratique de l’avenir, 45.7s. Il rompt avec la tradition de la solidarité dans le châtiment et affirme le principe de la rétribution individuelle, 18 ; cf. 33. Solution théologique provisoire qui, trop souvent contredite par les faits, conduira lentement à l’idée d’une rétribution outre-tombe. Prêtre si attaché à son Temple, il rompt, comme avait déjà fait Jérémie, avec l’idée que Dieu est lié à son sanctuaire. En lui se marient l’esprit prophétique et l’esprit sacerdotal qui étaient restés souvent opposés : les rites – qui subsistent – sont valorisés par les sentiments qui les inspirent. Toute la doctrine d’Ézéchiel est centrée sur le renouvellement intérieur : il faut se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau, 18.31, ou plutôt Dieu lui-même donnera un « autre » cœur, un cœur « nouveau », et mettra dans l’homme un esprit « nouveau », 11.19 ; 36.26. Comme pour la bienveillance divine qui prévient le repentir, on est ici au seuil de la théologie de la grâce, que développeront saint Jean et saint Paul.
Cette spiritualisation de toutes les données religieuses est le grand apport d’Ézéchiel. Quand on l’appelle le père du Judaïsme, on se réfère souvent à son souci de séparation du profane, de pureté légale, à ses minuties rituelles, et l’on pense aux Pharisiens. Cela est tout à fait injuste : Ézéchiel, comme Jérémie mais d’une autre manière, est à l’origine du courant spirituel très pur qui a traversé le judaïsme et débouche dans le Nouveau Testament. Jésus est le Bon Pasteur qu’Ézéchiel avait annoncé et il a inauguré le culte en esprit que celui-ci avait appelé.
Par un autre de ses aspects, Ézéchiel est à l’origine du courant apocalyptique. Ses visions grandioses préludent à celles de Daniel et il n’est pas étonnant que dans l’Apocalypse de saint Jean on retrouve si souvent son influence.