Il arrive un moment où même l'entourage le plus proche du pharaon commence à reconnaître l'évidence. Même les mages disent déjà au pharaon: il y a là le doigt de Dieu, il ne s'agit pas d'événements ordinaires, d'ordre naturel. Qu'est-ce donc: une illumination de ces hommes? Peut-être. Il arrive qu'un homme soit tout à fait sincèrement convaincu d'avoir raison alors qu'en réalité il se trompe profondément.
Il y a bien sûr une autre possibilité: les mages ont simplement compris qu'il n'était plus possible de nier davantage l'évidence. Tout homme est attaché à sa vision du monde, à ses concepts, à sa compréhension de la vie. Pour les mages égyptiens, reconnaître la force d'un prophète venu des barbares était loin d'être simple. En effet, cela signifiait que son Dieu était plus fort que tous les dieux d'Égypte, plus fort qu'eux-mêmes et que toute leur magie. En principe, les Égyptiens ne doutaient pas que Dieu soit plus fort que n'importe quel mage. Le monothéisme n'était nullement étranger à l'Égypte en général; parmi les prêtres, il y avait un nombre non négligeable de croyants en l'Unique. Ils estimaient cependant que le monothéisme n'était pas pour le peuple, pas pour les masses. Même ceux qui croyaient sincèrement en l'Unique étaient convaincus que le peuple ne les comprendrait pas, que le peuple avait besoin des dieux traditionnels et des cultes traditionnels, et qu'il ne cherchait rien de plus sérieux ni de plus profond. Et de manière générale, pensait-on dans les temples et à la cour, la vie spirituelle sérieuse intéressait peu le peuple; quant à celui qui s'y intéressait, il trouverait le chemin: les temples n'étaient pas fermés, et, si on le désirait, on pouvait toujours y essayer de chercher quelque chose de plus grand que ce dont se contentait à cette époque l'Égyptien moyen. Les mages de cour n'étaient guère une exception: ils ne doutaient sans doute pas qu'au-dessus de tous les dieux se tenait l'Unique.
Autre chose était de reconnaître un barbare inconnu comme prophète de cet Unique. Pour une telle reconnaissance, une véritable révolution devait se produire dans la conscience d'un prêtre ou d'un mage égyptien: ni les uns ni les autres n'avaient jamais pris les barbares au sérieux. Ils étaient encore moins portés à croire qu'il puisse y avoir chez eux une vie spirituelle authentique qu'à croire à la vie spirituelle authentique de la masse principale de leur propre peuple. Désormais, cependant, il fallait reconnaître l'évidence: cet étrange prophète venu des barbares connaît réellement l'Unique et entend Sa voix. C'est ce qu'ils dirent au pharaon. La décision lui appartenait désormais.
