Le pardon de Joseph est une étape considérable dans l’évolution ou, mieux, dans l’ascension de l’esprit humain hors des abîmes de la chute originelle. Le patriarche Noé ne peut pas encore pardonner à son fils, mais Joseph pardonne déjà à ses frères. Pourtant, malgré toute la noblesse de son acte, il reste encore très loin de l’idéal manifesté par le Christ. On peut en indiquer deux signes.
D’abord, il pardonne tout de même en se trouvant dans une situation prospère. Il voit que le Seigneur a changé le mal de ses frères en bien. Il le voit manifestement. Nous voudrions souligner le mot « manifestement ». C’est beaucoup plus simple quand on voit comment le Seigneur te rend manifestement justice. À cela se rattache l’histoire instructive du mot « manifestement », apparu dans des manuscrits tardifs et passé dans la traduction synodale de Mt 6:4 ; dans la traduction de l’évêque Cassien, fondée sur des manuscrits plus anciens, il est absent. La justice est rétablie, l’offensé a reçu une récompense. Mais ce n’est vrai que du point de vue de l’homme et du monde visible qui l’entoure. Le Christ, Lui, pardonne en recevant pour récompense la Croix. C’est tout autre chose.
Et ensuite, Joseph pardonne à ses frères, c’est-à-dire à des personnes de son propre sang ; or le sentiment de parenté est d’autant plus fort que nous remontons plus profondément dans les siècles. Rappelons ces paroles : « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune aux fils de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19:18). Ce sont précisément les mots « aux fils de ton peuple » qu’il faut remarquer. Seul le Seigneur fera le pas suivant : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais Moi, Je vous dis : aimez vos ennemis » (Mt 5:43–44).
