Le passage d'aujourd'hui nous propose deux images : celle des scribes, habitués aux honneurs et au respect, et celle de la pauvre veuve qui a donné au Temple tout ce qui lui restait. À première vue, nous avons devant nous deux thèmes différents, peu liés l'un à l'autre. Et pourtant il existe un lien entre eux, même s'il ne saute pas tout de suite aux yeux. Car, au fond, il est ici question de richesse et de pauvreté.
Et il ne s'agit pas seulement du fait que les « scribes », c'est-à-dire les théologiens, enseignants de la Loi, étaient en règle générale des gens aisés, ce qu'on ne peut nullement dire de la pauvre veuve. Dans l'Évangile, comme dans la Bible en général, la pauvreté est considérée avant tout non comme un état matériel, mais comme un état spirituel. L'un des plus grands prophètes de l'Ancien Testament, Isaïe de Jérusalem, se considérait lui aussi comme un « pauvre », bien qu'il appartînt à l'une des meilleures familles aristocratiques de Jérusalem et fût loin d'être indigent. Ses disciples également, que l'Ancien Testament appelle souvent « pauvres », étaient, semble-t-il, pour la plupart des gens de condition moyenne. Ces gens se disaient « pauvres » parce qu'ils tenaient pour unique appui de leur vie non leurs biens ni leur statut social, mais Dieu, à qui ils se confiaient entièrement et sans réserve, comme si, hors de Dieu, ils n'avaient vraiment plus rien sur quoi s'appuyer ni à quoi se raccrocher dans un moment difficile.
La pauvre veuve, ayant donné au Temple tout ce qui lui restait, s'est comportée exactement de la même façon : son offrande a montré qu'elle faisait absolument confiance à Dieu. Il en va autrement de ceux qui ne donnaient qu'une partie de ce qu'ils possédaient : il reste alors tout de même une autre partie de l'épargne sur laquelle on peut toujours compter. Bien sûr, une telle offrande demeure agréable à Dieu, mais la plénitude de la confiance n'y est pas encore. La veuve, elle, en donnant tout à Dieu, Lui a précisément témoigné une confiance totale. Ce sont justement de tels pauvres que Jésus appelle « bienheureux » dans le Sermon sur la montagne.
Mais la richesse ne s'exprime pas seulement en argent ou en biens. Le savoir, l'honneur, la position sociale, tout cela est aussi une forme de richesse. Or la pauvreté authentique, évangélique, est impossible tant que le maître jouit de sa richesse, qui peut prendre aussi des formes comme celles des scribes décrits dans le récit d'aujourd'hui, enivrés des marques d'honneur et de respect que leur témoignent les simples croyants. Et il ne s'agit évidemment pas ici du savoir ni du statut en eux-mêmes, ni même des péchés qui peuvent s'y trouver liés (la mention de ceux qui « dévorent les maisons des veuves » en v.40 n'est guère fortuite, surtout si l'on tient compte du fait que porter atteinte aux biens de la veuve ou de l'orphelin constitue une violation directe de la Loi que ces gens enseignaient aux autres). Il s'agit du fait que le savoir et le statut obscurcissent Dieu pour ceux qui les possèdent, les poussant à croire en ce qui, en réalité, n'existe pas : leur propre justice et leur importance aux yeux de Dieu. Et alors on peut à peine parler de la plénitude de confiance en Dieu que suppose la pauvreté évangélique.
