En un certain sens, la quintessence de toutes les normes du livre du Deutéronome est contenue dans une seule sentence: est une abomination pour Yahvé quiconque fait tout cela, agissant injustement. Dans le texte original, on emploie un mot qui signifie une torsion ou un retournement, une sorte de luxation, quelque chose dont on ne meurt pas, mais avec quoi il est également impossible de vivre normalement, parce qu’il est impossible de se mouvoir normalement.
Cette luxation peut se manifester de diverses manières, mais le plus souvent elle se révèle dans les petites choses. Les petits péchés signifient précisément que l’homme ne peut pas se mouvoir librement dans ce qui concerne sa vie spirituelle. Si quelqu’un a le bras ou la jambe luxé, ou autrement blessé, cela se manifestera par une boiterie ou par une certaine maladresse des mouvements. Un tel homme ne pourra pas bouger normalement, librement, comme bougent les gens en bonne santé, tant qu’il ne sera pas délivré des conséquences de sa blessure.
Il en va de même pour la vie spirituelle: là aussi il n’y aura pas de mouvement spirituel normal et plein tant que l’homme ne sera pas délivré de sa blessure spirituelle. La différence est seulement que l’on ne peut pas toujours se délivrer d’une blessure physique, plus exactement de ses conséquences, tandis que l’on peut presque toujours être délivré d’une blessure spirituelle engendrée par le péché, même si cela est parfois difficile. De petits péchés comme mesurer ou peser un peu faux ne causent pas en eux-mêmes un dommage grave à celui qu’on trompe sur la mesure ou sur le poids, du moins pas un dommage matériel.
Ils se révèlent cependant le symptôme d’un problème bien plus grave, lié à l’état spirituel de l’homme, à son péché devenu habituel, lorsque le péché cesse d’être perçu comme tel et entre dans les habitudes. Dans ce cas, il cesse même parfois d’être nommé du nom du péché qu’il est par essence, comme dans le cas d’une mesure ou d’un poids faussés, qui, même s’il s’agit d’une petite chose, restent tout de même un vol. Souvent, toutefois, dans la conscience de ceux qui agissent ainsi, ces choses ne sont pas du tout perçues comme un vol, mais considérées simplement comme une manière, certes malhonnête, mais admissible en raison de sa large diffusion, de gagner un supplément. Pendant ce temps, l’âme s’habitue à voler, d’abord dans les petites choses, puis à grande échelle.
On peut bien sûr objecter qu’à grande échelle cela peut ne pas marcher, que l’homme reprendra ses esprits et renoncera. Dans le meilleur des cas pour lui, il en ira ainsi, mais il peut aussi en aller autrement: car l’âme est déjà spirituellement luxée, elle est déjà limitée et entravée dans ses mouvements intérieurs, et donc aussi dans les décisions qu’elle prend. C’est cette entrave de l’âme qui devient le milieu naturel de tout péché, peut-être même très grave, si les circonstances s’y prêtent.
