De tout temps, dans l'Église, il y a eu des discussions sur ce qu'est la Tradition. Pour beaucoup, la notion même de Tradition est liée à la haute antiquité, à quelque chose dont les racines plongent...
De tout temps, dans l'Église, il y a eu des discussions sur ce qu'est la Tradition. Pour beaucoup, la notion même de Tradition est liée à la haute antiquité, à quelque chose dont les racines plongent dans les profondeurs de l'histoire. On refuse généralement alors la traditionalité aux jeunes Églises et communautés : car il ne s'agit habituellement pas là d'une histoire pluriséculaire. Pourtant les paroles de Paul adressées à Timothée disent que la question de la Tradition n'est nullement une question d'ancienneté des éléments qui la composent. Car Paul appelle précisément Timothée à s'attacher à la Tradition, alors que l'histoire de l'Église ne comptait alors que quelques décennies.
Qu'est-ce donc qui en constitue le fondement ? Et quelles sont ses caractéristiques distinctives ? Avant tout, au fondement de la tradition se trouve la fidélité, la fidélité à ce « que l'on a appris ». Sans une telle fidélité, cela va de soi, il ne peut être question d'aucune Tradition : car le porteur d'une tradition, quelle qu'elle soit, ne l'est que tant qu'elle demeure pour lui une forme naturelle et organique de sa propre existence, aussi bien spirituelle qu'existentielle. L'homme pour qui la tradition qu'il déclare reste quelque chose d'extérieur n'en est pas le porteur, même s'il la connaît assez bien, de même que n'est pas porteur d'une langue celui qui l'a apprise comme langue étrangère, même s'il la parle couramment. Mais lorsqu'il s'agit d'une langue, la question se résout simplement : il s'agit de la langue assimilée dans l'enfance, comme chacun assimile sa langue maternelle. Il existe certes aussi des traditions assimilées dans l'enfance, qui s'appuient sur le mythe tribal ou national reçu alors, dans l'enfance. Cette langue et ce mythe forment précisément ce qu'on appelle d'ordinaire le sentiment d'appartenance tribal ou national. Mais la Tradition ne peut pas être assimilée depuis l'enfance : on ne naît pas chrétien, on le devient. Ici, à la base de tout, se trouve l'expérience spirituelle personnelle, soutenue par l'expérience de la sainte Écriture.
Pourquoi donc l'Écriture joue-t-elle ici un rôle si important ? Bien sûr, ce n'est pas parce que la Bible contiendrait des réponses toutes faites à toutes les questions. Il s'agit d'autre chose : elle reflète une expérience de communion avec Dieu typique, caractéristique de tous les temps. Certes, sinon tout, du moins une très grande partie de ce qui est décrit dans les livres bibliques a été décrit par ceux avec qui cela est arrivé pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, ou d'après leurs paroles. Mais « pour la première fois » ne signifie pas « jamais plus » : ce qui a été décrit par les pionniers de l'esprit devient ensuite une partie de l'expérience de beaucoup, de beaucoup d'autres (bien sûr, il n'est pas question ici de masse : le « petit troupeau » reste petit). Et ces nombreux autres peuvent toujours se tourner vers l'expérience de leurs prédécesseurs afin de mettre leur expérience en rapport avec la leur.
C'est ainsi que naît la véritable Tradition : non de l'ancienneté, mais de l'unité essentielle, spirituelle, qui relie tous ceux qui marchent sur le chemin de la justice et cherchent le Royaume. Car Dieu, le chemin de la justice et le Royaume sont les mêmes en tout temps. À la différence de la mode humaine changeante, ils ne changent pas avec les années. Et le Royaume unit tous ceux qui en sont devenus les habitants. Indépendamment de l'époque, de la langue et de la religion.
14 q) Var. (Vulg) « de quel maître ». — Ces maîtres sont Loïs, Eunice, 1.5, et surtout Paul.
15 r) Ainsi étaient couramment nommés, chez les Juifs de langue grecque, les livres de la Bible, cf. 1 M 12.9. Le NT cite souvent « Les Écritures », ou « l’Écriture », ou bien tel ou tel « livre ». Rm 1.2 « les saintes Écritures »; 2 Co 3.14 : l’« ancienne Alliance » (mais le sens ne se restreint pas aux Livres. Cf. 1 Th 5.27 ; 2 P 3.16).
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.