En parlant du Royaume, le Sauveur a sans aucun doute en vue le Royaume qu'Il a Lui-même apporté dans le monde, et non celui que s'imaginaient habituellement ceux qui L'écoutaient. Ses auditeurs se représentaient en général un puissant État terrestre, vivant...
En parlant du Royaume, le Sauveur a sans aucun doute en vue le Royaume qu'Il a Lui-même apporté dans le monde, et non celui que s'imaginaient habituellement ceux qui L'écoutaient. Ses auditeurs se représentaient en général un puissant État terrestre, vivant selon les lois de la Torah et jouissant pour cette raison de la protection de Dieu, avec à sa tête un Roi juste à qui Dieu aurait donné une autorité particulière sur le monde et sur les hommes. Un tel royaume, bien sûr, peut lui aussi être ouvert non seulement aux Juifs, mais tous les autres devront en tout cas devenir yahvistes et accepter le judaïsme pour profiter de ce que le Messie apportera au monde.
Or Jésus parle d'autre chose: du Royaume comme réalité spirituelle, qui existe indépendamment de toute structure et institution terrestre, étatique ou sociale. Ce Royaume entre dans le monde par Lui, et ce sont les relations avec Lui et avec Son Père céleste qui en ouvrent le chemin. Le véritable Royaume du Christ est un espace de relations, et d'abord des relations qui unissent le Christ au Père. Et chacun peut entrer dans l'espace de leurs relations, indépendamment de la langue, de la nationalité, de la tradition culturelle ou religieuse. Le christianisme n'est pas une religion, ni même une pratique spirituelle, mais la vie dans le Royaume, donc dans l'espace des relations du Père et du Fils. Et ici, la question de savoir qui est premier et qui est dernier n'est pas si simple. En réalité, elle n'a ici aucun sens: dans le Royaume, chacun reçoit la plénitude de vie qu'il peut contenir. Mais qui participera à cette plénitude plus tôt, voilà une question réellement ouverte.
Il semblerait qu'en Judée, à l'époque évangélique, il y ait eu beaucoup de gens dont le but principal et le sens de la vie étaient précisément l'attente du Messie et du Royaume. Mais leur attente est devenue pour eux une sorte de religion, ou plus exactement une partie de leur vie religieuse, naturellement fondée sur le judaïsme. Or la religion a tendance à devenir quelque chose qui possède sa valeur en soi et se suffit à soi-même, masquant souvent le but pour lequel elle est née et existe.
D'autre part, il y avait dans le monde beaucoup de gens qui cherchaient (souvent sans en avoir conscience) précisément le Royaume et sa vie, souvent sans savoir où ni auprès de Qui les chercher. Et si les messianistes religieux avaient souvent beaucoup de peine à accepter le Messie tel qu'Il est, il était bien plus simple et naturel pour les chercheurs du Royaume, non chargés d'aucune religion, de venir à Lui. Rien d'étonnant à cela: Jésus Lui-même dit qu'il est difficile au riche d'entrer dans le Royaume. Et ici peu importe déjà qu'il s'agisse de richesse matérielle, culturelle ou religieuse.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.