Les interprètes de l'Évangile et les spécialistes du Nouveau Testament ont beaucoup discuté de ce qu'on appelle le «secret messianique» de Jésus. Pourquoi interdit-il aux disciples de parler de lui comme du Messie? Pourquoi, même lorsque Pierre a reconnu en lui précisément le Messie, le premier des apôtres et, sans doute, le premier des hommes, Jésus lui ordonne-t-il de se taire, tout en reconnaissant que le mystère de sa messianité a été révélé à Pierre par l'Esprit de Dieu? La réponse la plus répandue est assez simple: Jésus n'avait pas l'intention de devenir le Messie des représentations messianiques populaires. Or le peuple attendait du Messie des actes parfaitement compréhensibles et évidents: le Messie devait restaurer un État juif indépendant, établir dans cet État des lois conformes à la Torah et en devenir le roi. L'image du Messie-Roi était, dans la conscience populaire, inséparable de l'image d'un royaume terrestre et d'un souverain juste, semblable à David, dont le Messie devait être le descendant. Jésus, naturellement, n'avait pas l'intention de faire quoi que ce soit de semblable; c'est pourquoi une popularité «messianique» parmi le peuple ne lui était d'aucune utilité. Pourtant, il pouvait facilement obtenir une telle popularité: les miracles qu'il accomplissait étaient visibles et connus de tous. Voilà pourquoi Jésus coupe court à toutes les rumeurs sur sa messianité, et interdit même à certains de raconter les miracles qu'il a accomplis. Mais il ne s'agissait sans doute pas seulement d'une gloire «messianique» dont Jésus n'avait pas besoin. Il s'agissait aussi des disciples eux-mêmes. Eux aussi regardaient Jésus, le Messie, à peu près comme leurs contemporains, malgré tous les efforts de Jésus pour les aider à voir la situation autrement. Le même Pierre, presque aussitôt après sa confession messianique, se met à discuter avec Jésus quand celui-ci commence à lui parler, ainsi qu'aux autres disciples, de la mort qui l'attend. Même Pierre, qui l'avait reconnu comme Messie, ne comprenait ni le sens de son chemin et de son ministère, ni la véritable signification du Messie et de son rôle dans le salut de l'humanité. Dans un tel état, il est impossible de témoigner. Ou plutôt, c'est possible, mais ce sera un témoignage non pas sur le Messie tel qu'il est réellement, mais sur ses propres vues et suppositions concernant qui est le Messie et ce qu'il doit faire. C'est pourquoi, pour Pierre comme pour les autres apôtres, il valait mieux se taire sur la messianité de Jésus. Le Royaume est autre chose: la prédication du Royaume était accessible aux disciples, et à un certain moment Jésus lui-même les envoie prêcher ainsi, avec un succès réel. Ce succès venait aussi de ce qu'il n'y avait là aucune représentation personnelle, aucune fantaisie ni construction conceptuelle: pendant la prédication, chacun des disciples devint simplement un instrument de l'action directe de Dieu. En revanche, dans leur relation avec lui, avec leur Maître, aucun des apôtres, y compris Pierre, n'était prêt à quelque chose de semblable: trop d'humain se dressait entre Jésus et ses disciples durant son ministère terrestre. Et il leur ordonne de se taire sur sa messianité. Jusqu'à la Résurrection, jusqu'à la Pentecôte. Jusqu'au temps où tout leur deviendra clair. |
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