Job, de toute évidence, comprend aussi bien que ses amis qu’il n’y a pas d’êtres humains sans péché sur terre (v. 4). Il comprend aussi que la vie de l’homme est brève et, en règle générale, sans joie (v. 1-2). C’est précisément pourquoi il demande à Dieu de faire preuve d’indulgence envers l’homme (v. 3, 5-6), car l’homme ne peut rien faire contre son péché. De plus, l’homme est mortel, sa vie est passagère, et il n’a rien à espérer (v. 7-12). Job croit à la résurrection, et il voudrait aussi croire qu’après la résurrection la situation changera radicalement (v. 13-17). Job rêve du jour où Dieu, le faisant sortir du shéol, le libérera du pouvoir du mal et le purifiera de tous ses péchés. Alors enfin Job pourra se tenir face à face avec Dieu, et son péché, dont personne ne peut se débarrasser entièrement, n’assombrira plus sa justice. Mais, de toute évidence, cette espérance paraît illusoire à Job ; il comprend que tout sera tout autre et qu’il n’y a pour lui aucun espoir d’un mieux (v. 18-22).
Un tel désespoir sur fond de foi en la possibilité de la résurrection paraît étrange. Mais, de toute évidence, le Livre de Job reflète ici l’esprit de l’époque où il fut écrit. Certes, le judaïsme des Ve-IVe siècles av. J.-C. n’avait pas complètement perdu la foi en la résurrection et au jour du Jugement, pas plus qu’il n’avait complètement perdu son messianisme. Mais cette perspective y était, semble-t-il, peu nette. Il s’est très certainement produit dans le judaïsme de cette époque ce qui s’est produit dans le christianisme médiéval où, contrairement aux premiers siècles de l’histoire chrétienne, l’attente du second avènement du Christ n’était généralement pas très vive. Job ne pouvait ignorer qu’à la fin des temps chacun attend le Jugement, et que l’ordre présent des choses doit être remplacé par le Royaume messianique. Mais ce savoir demeurait chez lui assez abstrait, au point qu’il ne rattache même pas fermement et sans équivoque au jour du Jugement et à la résurrection la transformation complète de l’homme et sa purification du péché.
Une telle purification, même après la résurrection au jour du Jugement, lui paraît un rêve irréalisable. Il n’est pas étonnant que le regard de Job sur la vie humaine en général, et sur sa propre vie en particulier, soit aussi pessimiste : hors du contexte de la perspective messianique dans toute la plénitude révélée aux prophètes, l’homme n’avait réellement rien sur quoi compter devant l’éternité de Dieu. Job le comprend, mais il ne peut rien changer. En effet, la perspective du Royaume se révélait aux prophètes comme un élément de la révélation qu’ils recevaient de Dieu. Pour Job, de toute évidence, la révélation principale était encore à venir ; et sans elle, parler sérieusement de choses comme le Jugement, la résurrection et le Royaume n’est pas possible : elles resteront de toute façon des abstractions théologiques ou de belles rêveries. Or Job n’a pas le loisir des abstractions ni des rêveries ; il cherche la réponse à la question principale de sa vie, et il n’a plus de temps pour rien d’autre.
