À quoi bon vivre dans un monde où la sagesse n'apporte pas plus de bien que la sottise, où la justice n'est pas récompensée et où le péché n'est pas puni ? Qohélet finit par dire directement que, dans un tel monde, les morts sont plus heureux que les vivants, et que le mieux est encore pour ceux qui ne sont jamais nés et n'y ont jamais vécu (v. 1-3). Une conclusion de ce genre, essentiellement tout à fait bouddhique, n'apparaît pas par hasard : le fondateur du bouddhisme regardait lui aussi la vie avec un pessimisme si profond pour les mêmes raisons que Qohélet.
En effet, si la vie est par principe absurde et injuste, à quoi sert-elle ? Et comment peut-on alors la considérer comme un bien ? Une logique semblable conduisait des hommes vivant aux extrémités différentes de la terre et ne se connaissant pas à des conclusions identiques. Même si tous n'ont pas le malheur de tomber sous le pouvoir d'un juge foulant aux pieds toutes les lois ou d'un roi tyran, il n'y a pas au monde un homme qui ne soit occupé par quelque chose ; or toute activité sépare les hommes les uns des autres (v. 4).
Dans le monde déchu, le travail est passé de bénédiction à malédiction ; même s'il est couronné de succès, les proches ne s'en réjouiront pas du tout : leur réaction au succès ne sera pas la joie, mais l'envie et l'hostilité. Avec amertume, Qohélet cite les sages qui affirment que le sot paresseux, contrairement au sage, finira par manger sa propre chair de faim (v. 5). Même s'il en est ainsi, ajoute-t-il tristement, il vaut mieux avoir moins et être pauvre, mais vivre en paix, que d'être riche et de n'avoir rien d'autre que travaux et inquiétude (v. 6).
Qohélet note aussi un autre malheur qui menace chacun : la solitude de l'homme face à un monde qui lui est hostile (v. 7-8). Et il ne s'agit pas seulement du fait que l'homme seul n'a personne à qui laisser les fruits de ses travaux. Il s'agit aussi du fait que la solitude est anormale pour l'homme ; l'homme ne doit pas être seul (v. 9-12). Et s'il arrive tout de même quelque chose de bon dans le monde, cela passe vite et s'oublie. Qohélet donne en exemple l'histoire d'un jeune homme sage né dans un pays gouverné, à en juger par les paroles de l'auteur, par un souverain insensé (v. 13). Le jeune homme sage réussit apparemment non seulement à sortir de prison, mais aussi à monter sur le trône après la mort du roi précédent (v. 14). Manifestement, ce jeune homme sage se révéla, à la différence de son prédécesseur, un bon souverain, de sorte que le peuple salua son règne, qui devint un événement dans l'histoire du pays qu'il gouvernait (v. 15). Mais ces temps d'or aussi entreront dans l'histoire, et tout reprendra comme avant ; les descendants ne s'en souviendront pas et ne se réjouiront pas de ce qui réjouissait leurs ancêtres (v. 16). Tout est passager devant l'éternité, et l'éternité se tourne vers l'homme et vers toutes ses œuvres par son visage le plus sombre : celui de la mort inexorable et inévitable, qui égalise tous les hommes.
