Dans son épître, Jude mentionne une dispute entre le chef de la hiérarchie angélique, l'archange Michel, et Satan au sujet du corps de Moïse. De quelle dispute s'agit-il donc? Dans les livres bibliques, il n'y a aucune mention d'une telle dispute. Et la Bible ne mentionne pas non plus le corps de Moïse. Manifestement, l'apôtre ne se réfère pas ici à la sainte Écriture, mais à certaines traditions populaires fixées dans la tradition juive. Les livres bibliques ne disent effectivement rien du lieu où Moïse fut enseveli; ils mentionnent seulement sa mort quelque part en Transjordanie. L'absence de tombeau, surtout dans le cas de chefs religieux d'une telle envergure, était dans l'Antiquité un phénomène extrêmement rare.
La mémoire populaire ne pouvait pas se résigner à ce que le tombeau de Moïse se fût perdu dans la steppe transjordanienne. C'est sans doute pourquoi naquit la légende selon laquelle Moïse, comme Élie, ne mourut pas, mais fut enlevé vivant au ciel. Et, pensait-on, il reviendrait avec Élie peu avant la venue du Messie, afin de témoigner de la proximité du jour du Jugement. Quant à la dispute au sujet du corps de Moïse dont parle Jude, elle était vraisemblablement liée à l'un des épisodes de cette tradition populaire: Moïse, à la différence d'Élie, fut enlevé au ciel au moment de sa mort et ensuite ressuscité par Dieu, de même que tous les morts ressusciteront au jour du Jugement. Satan, lui, s'y opposa de toutes les manières, si bien que l'archange Michel lui-même dut prendre la défense de Moïse. On peut d'ailleurs remarquer que les livres bibliques ne disent rien non plus de la hiérarchie angélique, tandis qu'elle est décrite en détail dans les apocryphes de l'Ancien Testament. Manifestement, ces apocryphes sont eux aussi, à bien des égards, le fruit de la créativité religieuse populaire juive de l'époque hellénistique.
Mais Jude, manifestement, se sent parfaitement libre à cet égard: dans son épître, il se réfère aux traditions populaires de la même manière qu'aux livres sacrés. Rien d'étonnant à cela: l'important pour l'apôtre était de transmettre à ses lecteurs la pensée qu'il jugeait importante. Le matériau illustratif jouait ici un rôle auxiliaire. Il importait seulement qu'il fût bien connu des destinataires de l'épître et qu'il ne contredît pas la sainte Écriture. La tradition de la dispute pour le corps de Moïse répondait à ces critères. Et l'apôtre l'utilise, bien entendu, sans faire de cette utilisation une fin en soi. Car toute tradition n'est qu'une source où nous pouvons puiser quelque chose d'important pour comprendre telles ou telles lois de la vie spirituelle.
