Ce qu'il y a de plus remarquable dans la personne de l'Ecclésiaste, c'est qu'au terme du chemin il est devenu Ecclésiaste. Prédicateur. Et même Prédicateur avec une majuscule. Témoin. Le mot même «ecclésiaste» signifie en grec «prédicateur», de même que le mot hébreu qui lui correspond, «Qohélet», nom hébreu du Livre de l'Ecclésiaste. Il s'agit d'un prédicateur du Temple ou de la synagogue. L'Ecclésiaste n'était ni prêtre ni prophète; la cour du Temple pouvait difficilement devenir sa tribune. La synagogue, c'était autre chose: chacun pouvait y prêcher. Mais du milieu de la haute aristocratie, à laquelle l'Ecclésiaste appartenait sans aucun doute, sortaient rarement des prédicateurs synagogaux actifs. Pour qu'un homme tel que l'Ecclésiaste devienne celui que la tradition a retenu, il fallait que quelque chose d'inhabituel lui arrive. Une conversion. Un renouveau spirituel. Une naissance d'en haut. De quoi aurait-il pu prêcher autrement? Il est peu pensable que les réflexions que nous trouvons dans le livre puissent devenir la base d'une prédication, surtout synagogale. Il y a trop peu d'espérance en elles, et pas de réponse à la question principale: quel est le sens de la vie de l'homme face au shéol? Sans une telle réponse, il est impossible d'être prédicateur, témoin de Dieu, même avec une expérience spirituelle personnelle assez profonde. Et l'Ecclésiaste, à ce qu'il paraît, a trouvé sa réponse: la crainte de Dieu et Ses commandements. Certes, nous avons ici la quintessence de la prédication de l'Ecclésiaste, une condensation faite par l'un de ses disciples ou de ses continuateurs. Mais le sens en est manifestement transmis avec exactitude. Il ne s'agit pas des commandements comme d'un code juridique ou moral. Face au shéol, la morale est aussi impuissante que la jurisprudence. Il s'agit d'autre chose: de ce qu'à l'époque du Second Temple on allait appeler la Torah intérieure. Du commandement non comme prescription, mais comme impératif spirituel et moral, qui ne limite pas l'homme de l'extérieur, mais construit sa vie de l'intérieur. On pourrait penser que l'expérience de l'Ecclésiaste, qui s'est tenu à cette frontière du silence où l'éternité de Dieu touche la création, a peu de lien avec la Torah, même la Torah intérieure. Mais cela n'en a l'air qu'au premier regard. Qu'est-ce que le commandement comme réalité spirituelle? La volonté de Dieu adressée à l'homme. Les intentions de Dieu entrant directement dans son âme, comme la parole de Dieu entre dans le monde et le change. Et ces intentions demeurent avec l'homme. Non seulement pendant cette danse sacrée à laquelle l'homme participe avec toute la création, danse que l'Ecclésiaste a su discerner dans le tournoiement éternel du monde créé, mais aussi lorsque la danse cesse et que l'homme quitte la grande ronde. L'éternité du mouvement incessant est remplacée par l'éternité du repos et prend la forme de la Torah intérieure. Ce noyau peut tenir face au shéol. Et ensuite, qu'y a-t-il là-bas, plus loin, dans l'éternité? L'Ecclésiaste se tait. Peut-être sait-il, mais il ne le dit pas. Ou bien le livre ne le contient pas. Car le livre parle d'autre chose. Il parle de la recherche du chemin. Et la Torah intérieure est le chemin déjà trouvé. C'est déjà une autre histoire. |
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