Comme pour répondre aux doutes de Job, Bildad lui rappelle de nouveau que les voies de Dieu sont impénétrables, et que nul n'est pur devant Lui (v. 1 – 6). Une telle réponse, comme on le devine sans peine, ne faisait que jeter de l'huile sur le feu des doutes et des tourments qui accablaient Job. Il voulait des réponses, il voulait cette certitude qui était la sienne auparavant et qu'il avait maintenant perdue; or la réponse de Bildad ne faisait qu'accroître l'incertitude. Bien sûr, une telle incertitude plaît souvent à l'homme religieux. Rien d'étonnant à cela: la conscience religieuse est toujours, dans une certaine mesure, abstraite. Le Dieu de la religion n'est habituellement pas le Dieu vivant, mais un schéma, une abstraction, une spéculation. La religiosité n'est pas née de l'expérience de la révélation, mais de la spéculation; à sa base se trouve moins la communion avec Dieu que la théologie.
Bien sûr, l'expérience de la révélation a souvent été revêtue de formes religieuses, mais elle est toujours restée, en un certain sens, étrangère à la religion. Pour l'homme qui cherche la rencontre avec le Dieu vivant, l'incompréhensibilité de Dieu constitue le problème principal: tant que Dieu Lui-même ne jette pas un pont au-dessus de l'abîme qui Le sépare de l'homme, aucune communion avec Dieu ne sera possible. Pour l'homme religieux, en revanche, cette incompréhensibilité ne constitue pas du tout un problème. Au contraire, elle laisse même un certain espace aux réflexions sur Dieu, aux suppositions, aux conjectures, aux concepts théologiques. La religion, bien sûr, suppose elle aussi des relations avec Dieu, mais à une distance sûre, depuis laquelle il est presque impossible de distinguer Dieu. C'est pourquoi la religiosité suppose un certain caractère spéculatif et conventionnel de l'image de Dieu: la religion conduit rarement l'homme à une communion directe avec Dieu.
Et l'homme religieux est donc intérieurement prêt à accepter de savoir sur Dieu moins qu'il ne le pourrait. En échange du refus de se rapprocher de Dieu, la religion lui donne certaines garanties de sécurité, à condition d'observer des normes et des règles déterminées qui permettront de maintenir les relations avec Dieu à une distance sûre. Mais dans ce cas, l'homme religieux ne peut évidemment plus prétendre connaître les voies de Dieu. Et Bildad, en répétant les paroles connues de tous sur l'impénétrabilité des voies de Dieu, propose en réalité à Job de renoncer à chercher Dieu et de se limiter à ce que la religion peut lui donner.
