La vie d’Israël sauvé, telle que la décrit le prophète Ézéchiel dans les derniers chapitres de son livre, est centrée sur...
La vie d’Israël sauvé, telle que la décrit le prophète Ézéchiel dans les derniers chapitres de son livre, est centrée sur le Temple. Il ne peut y avoir de place pour la répétition de ce qui a causé la ruine du pays. C’est pourquoi le prophète rapporte en détail les paroles du Seigneur sur l’organisation du pays, la place et les devoirs du prince, ainsi que les fondements de l’économie. Ce fait revêt en lui-même une importance décisive, car c’est ici que sont posées les bases d’une organisation morale de la vie sociale.
Le prophète évite délibérément de parler d’un roi et d’un royaume à Jérusalem : une trentaine d’années avant cette prophétie, le prophète Jérémie avait annoncé la fin du pouvoir de la dynastie de David. Il n’y aurait plus de rois en Israël jusqu’à la venue du Christ, Fils de David. Il n’est pas exclu qu’Ézéchiel ait clairement vu qu’à l’avenir Israël n’aurait pas non plus de pleine indépendance politique, mais que sa singularité spirituelle se maintiendrait au sein des empires universels : l’Empire perse, celui d’Alexandre le Grand, puis l’Empire romain. Quoi qu’il en soit, le prophète parle d’un prince dont le pouvoir est très limité.
Et voici que le prophète annonce, comme allant de soi, des choses tout à fait étonnantes. Les principaux devoirs du prince dont il juge nécessaire de parler sont religieux. Le prince offre des sacrifices pour tout le peuple et le représente devant Dieu. On peut dire qu’une certaine responsabilité à l’égard du peuple lui est confiée. Pour l’Orient ancien, comme pour des sociétés plus tardives, cette idée est fort inhabituelle. Dans l’Empire russe encore, le dernier empereur écrivait « maître de la terre russe » en réponse à la question du recensement sur sa profession ; à plus forte raison les souverains de l’Antiquité se considéraient-ils de cette manière. Mais, dans le livre du prophète Ézéchiel, non seulement certaines obligations sont imposées au prince, mais ses droits sont aussi considérablement limités.
Avant l’exil, les rois et leurs proches confisquaient souvent, par la force et par des jugements injustes, les terres de leurs sujets, principale source de subsistance des hommes. Les chapitres du Premier Livre des Rois consacrés au prophète Élie le racontent de façon très saisissante. Les prophètes plus tardifs, y compris Jérémie et Ézéchiel lui-même, dénoncent eux aussi ces manifestations cruelles du pouvoir. Le sang dont Israël souillait la Terre sainte, selon les paroles d’Ézéchiel, était versé dans les luttes contre les princes pour des parcelles de terre. Dans Jérusalem renouvelée, il est interdit au prince de s’emparer des terres de ses sujets. Sa part de terre est clairement définie, et le prophète souligne que cela est fait pour que les princes n’oppriment plus le peuple de Dieu.
Mais l’exigence de justice, celle de ne pas faire de mal aux faibles et aux êtres sans défense, ne s’applique pas seulement au prince. Le Seigneur ordonne à tout le peuple d’avoir des poids et des mesures justes. Remarquons qu’à cette époque cela impliquait aussi l’honnêteté dans la fixation des taux de change. Le prophète précise également les modalités de transmission des terres par héritage. Autrement dit, au pied des murs du nouveau Temple, il ne peut y avoir de malversations économiques ni de tromperie commerciale. Le prophète ose ainsi porter un jugement moral tant sur l’État que sur la vie économique de la société, ce à quoi nous ne nous résolvons pas toujours, loin de là. Le sens essentiel de ses paroles est que tromper et dépouiller les pauvres et les êtres sans défense est un péché devant le Tout-Puissant.
De même, l’ordre des sacrifices que le prince doit offrir, exposé par Ézéchiel, le prive de pouvoir dans le domaine spirituel. Avant l’exil, beaucoup de rois des royaumes du Nord et du Sud s’estimaient en droit de s’approcher de l’autel selon leur propre jugement et d’organiser la vie religieuse à leur guise. Le plus souvent, cela se traduisait par la tolérance, et parfois par l’imposition, de cultes païens étrangers ; Salomon et la plupart de ses descendants, jusqu’à Manassé, agissaient ainsi. Ce n’est que rarement, comme au temps d’Ézéchias et de Josias, que la voix de la foi et de la conscience résonnait dans le cœur et les actes des rois. Mais désormais, la participation du prince au culte de Dieu est strictement réglementée, ce qui souligne que, devant Dieu, le prince est un homme comme les autres. Le prophète précise que, lorsque tout le peuple vient devant la face du Seigneur, le prince « doit se trouver parmi eux ; quand ils entrent, il entre, et quand ils sortent, il sort ». Pour le monde antique, où le souverain était souvent non seulement le grand prêtre, mais aussi un dieu terrestre, c’est une position absolument unique. Nous voyons dans les paroles du prophète une sorte de préfiguration des accusations que les premiers chrétiens lançaient à la face du pouvoir romain, qui les contraignait à adorer l’empereur.
Il est très important que le prophète ne se contente pas de délimiter le séculier et le religieux dans la vie d’Israël sauvé. Le jugement moral porté sur la vie séculière au regard de la loi de Dieu implique que, dans la vie du peuple de Dieu, rien n’est religieusement indifférent : toute sa vie doit être un service de Dieu. Lorsque le Seigneur dira aux scribes qui Le mettent à l’épreuve : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », Ses paroles feront écho à la prophétie d’Ézéchiel selon laquelle le Royaume de Dieu est incomparablement supérieur aux royaumes de ce monde.
45:1 q) Les chap. 45-46 appartiennent à la dernière rédaction du livre. Ils sont composés d’une suite d’additions qui se sont attirées l’une l’autre ; la première, vv. 1-8, sur les parts du territoire qui sont réservées à Yahvé et au prince, anticipe 48.8-22 ; elle a été appelée par la mention, avec le même terme hébreu, de la part de redevances réservée aux prêtres dans 44.30.
45:2 r) Ce sont les dimensions du Temple, cf. 42.16-20.
45:5 s) « avec des villes pour y habiter » `arim leshabet grec ; « vingt chambres » `esrim leshakot hébr.
45:11 t) Voir la table des mesures à la fin du volume. Ici les deux mesures égales, épha et bat , l’une pour les solides, l’autre pour les liquides, ont été rendues par « boisseau » et « mesure ». Le omer et le kor , de valeur égale, ont été traduits « muid » et « feuillette » (v. 14).
45:17 u) Fête de la nouvelle lune, cf. Nb 28.8-14.
45:19 v) « montants » (bis) versions ; singulier hébr. — « porches » conj. ; singulier hébr.
46:1 w) Le chap. est composite. Il comprend : 1-12, règles sur l’utilisation des porches par le prince et le peuple et sur les sacrifices du prince, avec un appendice, 13-15, sur le sacrifice perpétuel ; une addition sur le caractère inaliénable des biens du prince, 16-18 ; un supplément sur les cuisines du Temple, 19-24.
46:13 x) « il offrira » mss, versions ; « tu offriras » hébr. ; même corr. au v. suivant.
46:15 y) Le sacrifice quotidien fut en effet repris avec ferveur par le judaïsme postexilique. Il ne cessa qu’après 70 ap. J.-C., aux derniers jours du siège de Jérusalem.
46:17 z) « il reviendra » weshaba grec ; « il cessera » weshabat hébr. — « L’année de l’affranchissement » est probablement l’année jubilaire, qui revient tous les cinquante ans, cf. Lv 25.1.
46:19 a) Ce passage se rattache logiquement à 42.12.
46:22 b) « petites » qeçurôt conj., cf. 42.5 ; « à encens » qeturôt hébr. — À la fin, hébr. ajoute « des angles » mehuqça`ôt , omis par les versions et exponctué.
À la différence du livre de Jérémie, celui d’Ézéchiel se présente comme un tout bien ordonné. Après une introduction, 1.3, où le prophète reçoit de Dieu sa mission, le corps du livre se divise clairement en quatre parties : 1° les chap. 4-24 contiennent presque uniquement des reproches et des menaces contre les Israélites avant le siège de Jérusalem ; 2° les chap. 25-32 Sont des oracles contre les nations, où le prophète étend la malédiction divine aux complices et aux provocateurs de la nation infidèle ; 3° dans les chap. 33-39, pendant et après le siège, le prophète console son peuple en lui promettant un avenir meilleur ; 4° il prévoit enfin, chap. 40-48, le statut politique et religieux de la communauté future, rétablie en Palestine.
Cependant, cette logique de la composition dissimule de sérieuses failles. Il y a de nombreux doublets, ainsi 3.17-21 = 33.7-9 ; 8.25-29 = 33.17-20, etc. Les indications sur le mutisme dont Ézéchiel est frappé par Dieu, 3.26 ; 24.27 ; 33.22, sont séparées par de longs discours. La vision du char divin, 1.4 – 3.15, est interrompue par celle du livre, 2.1 – 3.9. De même, la description des péchés de Jérusalem, 11.1-21, fait suite au chap. 8 et coupe manifestement le récit du départ du char divin qui, de 10.22, se continue en 11.22. Les dates données dans les chap. 26-33 ne se suivent pas. Ces maladresses sont difficilement imputables à un auteur écrivant son ouvrage d’un seul jet. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles sont le fait de disciples travaillant sur des écrits ou des souvenirs, les combinant et les complétant. Le livre d’Ézéchiel a donc eu, dans une certaine mesure, le sort des autres livres prophétiques. Mais l’égalité de la forme et de la doctrine nous assure que ces disciples nous ont gardé fidèlement la pensée et, généralement, la parole même de leur maître. Leur travail rédactionnel est surtout sensible dans la dernière partie du livre, 40-48, dont le noyau remonte cependant à Ézéchiel lui-même.
D’après l’état actuel, Ézéchiel a exercé toute son activité parmi les exilés de Babylonie entre 593 et 571, les dates extrêmes données par le texte, 1.2 et 29.17. On s’est étonné que, dans ces conditions, les oracles de la première partie paraissent adressés aux habitants de Jérusalem et que parfois Ézéchiel ait l’air d’être corporellement présent dans la ville, surtout 11.13. On a donc émis l’hypothèse d’un double ministère d’Ézéchiel : il serait resté en Palestine et y aurait prêché jusqu’après la ruine de Jérusalem en 587. C’est seulement alors qu’il aurait rejoint les captifs de Babylonie. La vision du rouleau en 2.1–3.9 marquerait la vocation du prophète en Palestine, celle du char divin, 1.4-28 et 3.10-15, marquerait l’arrivée chez les exilés. Le transfert de cette vision au début du livre en aurait changé toute la perspective. Cette hypothèse sert à répondre à certaines difficultés, mais elle en soulève d’autres. Elle entraîne de sérieux remaniements du texte, elle doit admettre que, même pendant son ministère « palestinien », Ézéchiel vivait ordinairement en dehors de la ville, puisqu’il y est « transporté », 8.3, et il est curieux que, si Ézéchiel et Jérémie ont prêché ensemble à Jérusalem, ni l’un ni l’autre ne fasse allusion au ministère de son confrère. D’autre part, les difficultés de la thèse traditionnelle ne doivent pas être exagérées : les reproches adressés aux gens de Jérusalem servaient de leçon aux exilés et, lorsque Ézéchiel paraît être dans la Ville Sainte, le texte dit explicitement qu’il y est transporté « en vision », 8.3, comme il en est ramené « en vision », 11.24. L’hypothèse d’un double ministère ne garde que peu de partisans.
Quelle que soit la solution adoptée, la même grande figure se dégage du livre. Ézéchiel est un prêtre, 1.3. Le Temple est sa préoccupation majeure, qu’il s’agisse du Temple présent qui est souillé par des rites impurs, 8, et que quitte la Gloire de Yahvé, 10, ou du Temple futur, dont il décrit minutieusement le plan, 40-42, et où il voit revenir Dieu, 43. Il a le culte de la Loi et, dans son histoire des infidélités d’Israël, 20, le reproche d’avoir « profané les sabbats » revient comme un refrain. Il a horreur des impuretés légales, 4.14, et un grand souci de séparer le sacré du profane, 45.1-6. En qualité de prêtre, il réglait des cas de droit ou de morale, et son enseignement prend de ce fait un tour casuistique, 18. Sa pensée et son vocabulaire s’apparentent à la Loi de Sainteté, Lv 17-26. Cependant on ne peut démontrer ni qu’il s’en soit inspiré ni que la Loi de Sainteté dépende de lui, et les contacts les plus frappants se trouvent dans des passages rédactionnels. Il reste que les deux ensembles ont été transmis dans des milieux de pensée très voisins. L’œuvre d’Ézéchiel s’intègre au courant « sacerdotal » comme celle de Jérémie appartenait au courant « deutéronomiste ».
Mais ce prêtre est aussi un prophète d’action. Plus qu’aucun autre, il a multiplié les gestes symboliques. Il mime le siège de Jérusalem, 4.1 – 5.4, le départ des émigrants, 12.1-7, le roi de Babylone à la croisée des chemins, 21.23s, l’union de Juda et d’Israël, Ez 37.15s. Jusque dans les épreuves personnelles que Dieu lui envoie, il est un « signe » pour Israël, 24.24, comme avaient été Osée, Isaïe et Jérémie. Mais la complexité de ses actions symboliques contraste avec la simplicité des gestes de ses prédécesseurs.
Ézéchiel est surtout un visionnaire. Son livre ne contient que quatre visions proprement dites, mais elles occupent une place considérable : 1-3 ; 8-11 ; 37 ; 40-48. Elles ouvrent un monde fantastique : les quatre animaux du char de Yahvé, la sarabande cultuelle du Temple avec son grouillement de bêtes et d’idoles, la plaine d’ossements qui s’animent, un Temple futur dessiné comme sur un plan d’architecte, d’où jaillit un fleuve de rêve dans une géographie utopique. Ce pouvoir d’imaginer s’étend aux tableaux allégoriques que trace le prophète : les deux sœurs Ohola et Oholiba, 23, le Naufrage de Tyr, 27, le Pharaon-Crocodile, 29 et 32, l’Arbre Géant, 31, la Descente aux Enfers, 32.
En contraste avec cette puissance visuelle, peut-être comme sa rançon et comme si l’intensité des images étouffait l’expression, le style d’Ézéchiel est monotone et gris, froid et dilué, d’une indigence rare quand on le compare à celui des grands classiques, à la pureté vigoureuse d’Isaïe, à la chaleur émouvante de Jérémie. L’art d’Ézéchiel vaut par ses dimensions et son relief, qui créent comme une atmosphère d’horreur sacrée devant le mystère du divin.
On voit que, si par bien des traits Ézéchiel se relie à ses prédécesseurs, il ouvre néanmoins une voie nouvelle. Et cela est vrai aussi de sa doctrine. Ézéchiel rompt avec le passé de sa nation. Le souvenir des promesses faites aux Pères et de l’Alliance conclue au Sinaï apparaît sporadiquement mais, si Dieu a sauvé jusqu’ici son peuple souillé dès sa naissance, 16.3s, ce n’est pas pour accomplir les promesses, c’est pour défendre l’honneur de son nom, 20 ; s’il doit remplacer l’Alliance ancienne par une Alliance éternelle, 16.60 ; 37.26s, ce n’est pas en récompense d’un « retour » du peuple vers lui, c’est par une bienveillance pure, nous dirions une grâce prévenante, et le repentir viendra après, 16.62-63. Le messianisme d’Ézéchiel, d’ailleurs peu exprimé, n’est plus royal et glorieux : il annonce bien un futur David mais celui-ci ne sera que le « berger » de son peuple, 34.23 ; 37.24, un « prince », 24.24, et non plus un roi, pour lequel il n’y a pas de place dans la vision théocratique de l’avenir, 45.7s. Il rompt avec la tradition de la solidarité dans le châtiment et affirme le principe de la rétribution individuelle, 18 ; cf. 33. Solution théologique provisoire qui, trop souvent contredite par les faits, conduira lentement à l’idée d’une rétribution outre-tombe. Prêtre si attaché à son Temple, il rompt, comme avait déjà fait Jérémie, avec l’idée que Dieu est lié à son sanctuaire. En lui se marient l’esprit prophétique et l’esprit sacerdotal qui étaient restés souvent opposés : les rites – qui subsistent – sont valorisés par les sentiments qui les inspirent. Toute la doctrine d’Ézéchiel est centrée sur le renouvellement intérieur : il faut se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau, 18.31, ou plutôt Dieu lui-même donnera un « autre » cœur, un cœur « nouveau », et mettra dans l’homme un esprit « nouveau », 11.19 ; 36.26. Comme pour la bienveillance divine qui prévient le repentir, on est ici au seuil de la théologie de la grâce, que développeront saint Jean et saint Paul.
Cette spiritualisation de toutes les données religieuses est le grand apport d’Ézéchiel. Quand on l’appelle le père du Judaïsme, on se réfère souvent à son souci de séparation du profane, de pureté légale, à ses minuties rituelles, et l’on pense aux Pharisiens. Cela est tout à fait injuste : Ézéchiel, comme Jérémie mais d’une autre manière, est à l’origine du courant spirituel très pur qui a traversé le judaïsme et débouche dans le Nouveau Testament. Jésus est le Bon Pasteur qu’Ézéchiel avait annoncé et il a inauguré le culte en esprit que celui-ci avait appelé.
Par un autre de ses aspects, Ézéchiel est à l’origine du courant apocalyptique. Ses visions grandioses préludent à celles de Daniel et il n’est pas étonnant que dans l’Apocalypse de saint Jean on retrouve si souvent son influence.