La lecture d'aujourd'hui nous propose plusieurs événements que Luc relie entre eux, en faisant les maillons d'une même chaîne. Le passage commence par la description de la manière dont Jésus...
La lecture d'aujourd'hui nous propose plusieurs événements que Luc relie entre eux, en faisant les maillons d'une même chaîne. Le passage commence par la description de la manière dont Jésus envoie les douze apôtres prêcher (v. 1–10), se poursuit par l'histoire de la multiplication miraculeuse des pains (v. 11–17), et s'achève par le récit de la confession de Pierre, qui comprend un entretien de Jésus (v. 18–27). Et ce lien, bien sûr, n'est pas fortuit. Car Jésus envoie ses disciples témoigner du Royaume, et témoigner non seulement par la parole, mais aussi par les actes, de sorte que le témoignage soit confirmé par une manifestation visible du Royaume, comme les guérisons (v. 1–2). Et la prédication des apôtres, on le voit, eut du succès, attirant l'attention non seulement du peuple, mais aussi des autorités (v. 7–9).
Ensuite arriva ce que, peut-être, même les apôtres n'attendaient pas. Le miracle de la multiplication des pains, on le voit, fut une surprise même pour eux. Pour nourrir la foule rassemblée, ils étaient prêts à agir par les méthodes les plus ordinaires (v. 12–13), tandis que Jésus attendait autre chose d'eux: Il leur ordonna de se comporter comme s'ils se trouvaient dans le Royaume (v. 14–16). Et alors se produisit réellement ce qui ne pouvait aucunement se produire selon les lois de notre monde, encore non transfiguré, mais qui est possible dans le Royaume: une petite quantité de nourriture suffit à tous, et même avec surabondance, si bien que, si la foule rassemblée avait été encore plus nombreuse, chacun en aurait eu assez (v. 17).
Ce fut pour tous, et avant tout bien sûr pour les apôtres eux-mêmes, une expérience très importante du Royaume. Jusque-là, ils avaient été témoins de la manière dont la puissance du Royaume agit dans le monde encore non transfiguré, dans un monde où son action se manifeste, d'une façon ou d'une autre, en s'opposant au mal dans lequel ce monde demeure. Mais maintenant les apôtres virent le Royaume de l'intérieur, tel qu'il sera lorsque le monde sera entièrement transfiguré et renouvelé. Une telle expérience du séjour dans le Royaume triomphant ne pouvait évidemment pas rester sans trace, et la confession de Pierre en fut peut-être la conséquence (v. 18–20).
Alors Jésus avertit ses disciples qu'avant que la victoire du Royaume, qu'ils avaient déjà eu en partie l'occasion de voir, devienne complète, Lui-même devra passer par la croix, et ceux qui Le suivront devront partager cette croix avec Lui (v. 21–27). Ainsi, en faisant participer ses disciples au Royaume, Jésus leur parle en même temps du prix du Royaume. Du prix de la transfiguration du monde et de sa délivrance du mal dans lequel la chute l'a plongé.
18 i) Même sans l’addition matthéenne « Fils de Dieu », cf. Mt 16.16, cette confession de Pierre, parlant au nom du groupe apostolique, est de grande importance et marque un tournant décisif dans la carrière terrestre de Jésus. Alors que la foule s’égare dans ses pensées sur son compte et s’écarte de plus en plus de lui, ses disciples reconnaissent pour la première fois, de façon explicite, qu’il est le Messie, cf. 2.26. Désormais Jésus va consacrer ses efforts à former ce petit noyau des premiers croyants et à purifier leur foi.
22 j) Cette annonce sera suivie de plusieurs autres, 9.44 ; 12.50 ; 17.25 ; 18.31-33. Cf. 24.7, 25-27. omet l’intervention de Pierre et la semonce de Jésus, Mc 8.32s.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.