Les premiers chapitres du livre du prophète Ézéchiel frappent l'âme du lecteur par le caractère définitif du sévère jugement prononcé contre Jérusalem...
Les premiers chapitres du livre du prophète Ézéchiel frappent l'âme du lecteur par le caractère définitif du sévère jugement prononcé contre Jérusalem et le peuple élu. Le prophète parle de la monstruosité du péché et de la responsabilité des êtres humains à son égard, et rien ne peut être opposé à la force de ses paroles. La justice de Dieu est telle que toute résistance consciente et délibérée à la volonté du Créateur est mortelle. On ne peut le taire, et nulle part on ne peut se cacher de la main du Tout-Puissant. Aussi violente et inexorable que soit Sa colère, les événements de l'histoire montrent qu'Il est l'unique Maître d'Israël et de l'univers entier.
Au début du chapitre 6, la prophétie du châtiment du péché atteint sa conclusion logique. Par la voix du prophète, le Seigneur ne s'adresse plus seulement aux habitants de Jérusalem et de Judée, mais à la nature même de la Terre sainte. Il ordonne à Ézéchiel de prophétiser contre les montagnes et les collines, les vallées et les ravins : tous seront dévastés à cause de l'idolâtrie de leurs habitants. On se rappelle aussitôt les terribles paroles du Créateur à Adam après son péché, rapportées dans la Genèse : « maudit soit le sol à cause de toi » (Gn 3:17).
Six siècles plus tard, l'apôtre Paul complétera cette pensée en disant : « la création a été soumise à la vanité, non de son gré, mais par la volonté de celui qui l'y a soumise,... la création tout entière gémit et souffre ensemble jusqu'à ce jour... » (Rm 8:19–22). Tout le monde créé porte les fruits du péché humain et partage avec l'être humain la responsabilité de ses actes. Tel est le revers de la domination de l'être humain sur le monde que Dieu lui a confié. La décomposition morale de l'être humain, en se propageant, finit par entraîner aussi la décomposition physique du monde créé ; les catastrophes écologiques de notre temps en offrent une illustration indéniable.
Mais... Après la prophétie de la dévastation du pays, une dimension nouvelle apparaît dans les paroles amères du prophète. Tout ce qui a été dit du châtiment est vrai, mais cela n'embrasse pas toute la vérité sur Dieu. Il n'est pas tel qu'Il puisse Se satisfaire du seul châtiment. À partir du verset 8 du chapitre 6, à côté de la dénonciation et du jugement, apparaît une parole d'espérance étonnante.
De nouveau, comme Il l'avait dit à d'autres prophètes, le Seigneur annonce un reste d'Israël : ceux qui survivront et seront sauvés. Trois versets renferment tout le contenu de l'ascèse biblique et de l'apprentissage du repentir. Le reste, selon la parole du prophète, ce sont ceux dont le cœur sera brisé, qui éprouveront du dégoût pour eux-mêmes à cause du mal qu'ils ont commis et qui, de ce fait, se souviendront de Dieu. Il serait faux d'affirmer que les uns sont prédestinés à faire partie de ce reste et les autres à périr. La grande question est de savoir s'il s'en trouvera qui se tourneront vers Dieu dans le repentir. Quelque trente ans auparavant, le prophète Jérémie parlait avec amertume de l'incapacité du peuple à se repentir : « Un Éthiopien peut-il changer sa peau, et un léopard ses taches ? Et vous, pouvez-vous faire le bien, vous qui êtes habitués à faire le mal ? » (Jr 13:23). Et la grande révélation, inattendue, c'est que Dieu, qui voit l'avenir, affirme avec certitude qu'un reste se trouvera et sera préservé.
À proprement parler, cela seul donne un sens à la destruction de Jérusalem et, plus largement, à toutes les catastrophes de l'histoire spirituelle de l'humanité : « il y aura parmi vous, au milieu des nations, des rescapés de l'épée... et vos rescapés, au milieu des nations, se souviendront de Moi » (Ez 6:8–9). À Israël captif, le Seigneur dit par Ézéchiel que sa relation à Dieu changera et que cela contribuera au renouvellement et au salut des êtres humains. Les mots « et vous saurez que Je suis le Seigneur », répétés deux fois à la fin du chapitre 6, nous les entendons comme une menace assimilée depuis l'enfance : « je vais te montrer... tu apprendras à ne plus faire de bêtises ». Mais Dieu Lui-même et le prophète Ézéchiel leur donnent un tout autre sens. Pour le comprendre, il faut les rapprocher des paroles des prophètes du VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Le prophète Osée dit à propos du sort du peuple : « le Seigneur est en procès avec les habitants de ce pays, car il n'y a ni vérité, ni miséricorde, ni connaissance de Dieu dans le pays... Mon peuple sera détruit faute de connaissance » (Os 4:1–6). Le même prophète Osée proclame sur Dieu une révélation d'une importance exceptionnelle, que le Seigneur Jésus-Christ rappellera plus tard : « Je veux la miséricorde, non le sacrifice, et la connaissance de Dieu plus que les holocaustes » (Os 6:6 ; Mt 9:13). Et le prophète Isaïe, parlant du Christ, le rejeton issu de la racine de Jessé, dit : « sur Lui reposera l'Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de piété... » (Is 11:2). Ainsi, à la fin du chapitre 6, le prophète Ézéchiel dit que le reste d'Israël se tournera vers Dieu dans le repentir et Le connaîtra comme Dieu Lui-même le désire.
2 j) « contre » `al conj. ; « vers » ’el hébr., mais l’emploi de ces prépositions est assez lâche dans Ez. C’est peut-être la trace d’un dialecte populaire.
4 k) En hébreu gillûlîm . Le mot semble avoir été forgé par Ézéchiel (qui l’utilise 38 fois), peut-être à l’analogie de shiqquçîm « horreurs », déjà employé par Jérémie, et influencé par ’elîlîm « faux dieux », « néants », utilisé par Isaïe. Il est apparenté à la racine galal « rouler » et au substantif gelal « immondice », « crotte », et devait exprimer le caractère dégoûtant des idoles.
6 l) « dévastés » versions ; « coupables » hébr.
7 m) « Vous saurez que je suis Yahvé » expression fréquente chez Ézéchiel. Les œuvres de Yahvé obligeront les hommes, bien disposés ou non, à reconnaître sa toute-puissance, cf. Isa 42.8.
9 n) « j’aurai brisé » versions ; « j’aurai été brisé » hébr.
14 o) « le désert jusqu’à Ribla » mss ; « le désert de Diblata » hébr. — Ribla, cf. 2 R 23.33 ; 25.6s, désigne ici le point le plus septentrional de la Palestine, et « le désert », sa frontière méridionale, cf. Jg 20.1.
À la différence du livre de Jérémie, celui d’Ézéchiel se présente comme un tout bien ordonné. Après une introduction, 1.3, où le prophète reçoit de Dieu sa mission, le corps du livre se divise clairement en quatre parties : 1° les chap. 4-24 contiennent presque uniquement des reproches et des menaces contre les Israélites avant le siège de Jérusalem ; 2° les chap. 25-32 Sont des oracles contre les nations, où le prophète étend la malédiction divine aux complices et aux provocateurs de la nation infidèle ; 3° dans les chap. 33-39, pendant et après le siège, le prophète console son peuple en lui promettant un avenir meilleur ; 4° il prévoit enfin, chap. 40-48, le statut politique et religieux de la communauté future, rétablie en Palestine.
Cependant, cette logique de la composition dissimule de sérieuses failles. Il y a de nombreux doublets, ainsi 3.17-21 = 33.7-9 ; 8.25-29 = 33.17-20, etc. Les indications sur le mutisme dont Ézéchiel est frappé par Dieu, 3.26 ; 24.27 ; 33.22, sont séparées par de longs discours. La vision du char divin, 1.4 – 3.15, est interrompue par celle du livre, 2.1 – 3.9. De même, la description des péchés de Jérusalem, 11.1-21, fait suite au chap. 8 et coupe manifestement le récit du départ du char divin qui, de 10.22, se continue en 11.22. Les dates données dans les chap. 26-33 ne se suivent pas. Ces maladresses sont difficilement imputables à un auteur écrivant son ouvrage d’un seul jet. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles sont le fait de disciples travaillant sur des écrits ou des souvenirs, les combinant et les complétant. Le livre d’Ézéchiel a donc eu, dans une certaine mesure, le sort des autres livres prophétiques. Mais l’égalité de la forme et de la doctrine nous assure que ces disciples nous ont gardé fidèlement la pensée et, généralement, la parole même de leur maître. Leur travail rédactionnel est surtout sensible dans la dernière partie du livre, 40-48, dont le noyau remonte cependant à Ézéchiel lui-même.
D’après l’état actuel, Ézéchiel a exercé toute son activité parmi les exilés de Babylonie entre 593 et 571, les dates extrêmes données par le texte, 1.2 et 29.17. On s’est étonné que, dans ces conditions, les oracles de la première partie paraissent adressés aux habitants de Jérusalem et que parfois Ézéchiel ait l’air d’être corporellement présent dans la ville, surtout 11.13. On a donc émis l’hypothèse d’un double ministère d’Ézéchiel : il serait resté en Palestine et y aurait prêché jusqu’après la ruine de Jérusalem en 587. C’est seulement alors qu’il aurait rejoint les captifs de Babylonie. La vision du rouleau en 2.1–3.9 marquerait la vocation du prophète en Palestine, celle du char divin, 1.4-28 et 3.10-15, marquerait l’arrivée chez les exilés. Le transfert de cette vision au début du livre en aurait changé toute la perspective. Cette hypothèse sert à répondre à certaines difficultés, mais elle en soulève d’autres. Elle entraîne de sérieux remaniements du texte, elle doit admettre que, même pendant son ministère « palestinien », Ézéchiel vivait ordinairement en dehors de la ville, puisqu’il y est « transporté », 8.3, et il est curieux que, si Ézéchiel et Jérémie ont prêché ensemble à Jérusalem, ni l’un ni l’autre ne fasse allusion au ministère de son confrère. D’autre part, les difficultés de la thèse traditionnelle ne doivent pas être exagérées : les reproches adressés aux gens de Jérusalem servaient de leçon aux exilés et, lorsque Ézéchiel paraît être dans la Ville Sainte, le texte dit explicitement qu’il y est transporté « en vision », 8.3, comme il en est ramené « en vision », 11.24. L’hypothèse d’un double ministère ne garde que peu de partisans.
Quelle que soit la solution adoptée, la même grande figure se dégage du livre. Ézéchiel est un prêtre, 1.3. Le Temple est sa préoccupation majeure, qu’il s’agisse du Temple présent qui est souillé par des rites impurs, 8, et que quitte la Gloire de Yahvé, 10, ou du Temple futur, dont il décrit minutieusement le plan, 40-42, et où il voit revenir Dieu, 43. Il a le culte de la Loi et, dans son histoire des infidélités d’Israël, 20, le reproche d’avoir « profané les sabbats » revient comme un refrain. Il a horreur des impuretés légales, 4.14, et un grand souci de séparer le sacré du profane, 45.1-6. En qualité de prêtre, il réglait des cas de droit ou de morale, et son enseignement prend de ce fait un tour casuistique, 18. Sa pensée et son vocabulaire s’apparentent à la Loi de Sainteté, Lv 17-26. Cependant on ne peut démontrer ni qu’il s’en soit inspiré ni que la Loi de Sainteté dépende de lui, et les contacts les plus frappants se trouvent dans des passages rédactionnels. Il reste que les deux ensembles ont été transmis dans des milieux de pensée très voisins. L’œuvre d’Ézéchiel s’intègre au courant « sacerdotal » comme celle de Jérémie appartenait au courant « deutéronomiste ».
Mais ce prêtre est aussi un prophète d’action. Plus qu’aucun autre, il a multiplié les gestes symboliques. Il mime le siège de Jérusalem, 4.1 – 5.4, le départ des émigrants, 12.1-7, le roi de Babylone à la croisée des chemins, 21.23s, l’union de Juda et d’Israël, Ez 37.15s. Jusque dans les épreuves personnelles que Dieu lui envoie, il est un « signe » pour Israël, 24.24, comme avaient été Osée, Isaïe et Jérémie. Mais la complexité de ses actions symboliques contraste avec la simplicité des gestes de ses prédécesseurs.
Ézéchiel est surtout un visionnaire. Son livre ne contient que quatre visions proprement dites, mais elles occupent une place considérable : 1-3 ; 8-11 ; 37 ; 40-48. Elles ouvrent un monde fantastique : les quatre animaux du char de Yahvé, la sarabande cultuelle du Temple avec son grouillement de bêtes et d’idoles, la plaine d’ossements qui s’animent, un Temple futur dessiné comme sur un plan d’architecte, d’où jaillit un fleuve de rêve dans une géographie utopique. Ce pouvoir d’imaginer s’étend aux tableaux allégoriques que trace le prophète : les deux sœurs Ohola et Oholiba, 23, le Naufrage de Tyr, 27, le Pharaon-Crocodile, 29 et 32, l’Arbre Géant, 31, la Descente aux Enfers, 32.
En contraste avec cette puissance visuelle, peut-être comme sa rançon et comme si l’intensité des images étouffait l’expression, le style d’Ézéchiel est monotone et gris, froid et dilué, d’une indigence rare quand on le compare à celui des grands classiques, à la pureté vigoureuse d’Isaïe, à la chaleur émouvante de Jérémie. L’art d’Ézéchiel vaut par ses dimensions et son relief, qui créent comme une atmosphère d’horreur sacrée devant le mystère du divin.
On voit que, si par bien des traits Ézéchiel se relie à ses prédécesseurs, il ouvre néanmoins une voie nouvelle. Et cela est vrai aussi de sa doctrine. Ézéchiel rompt avec le passé de sa nation. Le souvenir des promesses faites aux Pères et de l’Alliance conclue au Sinaï apparaît sporadiquement mais, si Dieu a sauvé jusqu’ici son peuple souillé dès sa naissance, 16.3s, ce n’est pas pour accomplir les promesses, c’est pour défendre l’honneur de son nom, 20 ; s’il doit remplacer l’Alliance ancienne par une Alliance éternelle, 16.60 ; 37.26s, ce n’est pas en récompense d’un « retour » du peuple vers lui, c’est par une bienveillance pure, nous dirions une grâce prévenante, et le repentir viendra après, 16.62-63. Le messianisme d’Ézéchiel, d’ailleurs peu exprimé, n’est plus royal et glorieux : il annonce bien un futur David mais celui-ci ne sera que le « berger » de son peuple, 34.23 ; 37.24, un « prince », 24.24, et non plus un roi, pour lequel il n’y a pas de place dans la vision théocratique de l’avenir, 45.7s. Il rompt avec la tradition de la solidarité dans le châtiment et affirme le principe de la rétribution individuelle, 18 ; cf. 33. Solution théologique provisoire qui, trop souvent contredite par les faits, conduira lentement à l’idée d’une rétribution outre-tombe. Prêtre si attaché à son Temple, il rompt, comme avait déjà fait Jérémie, avec l’idée que Dieu est lié à son sanctuaire. En lui se marient l’esprit prophétique et l’esprit sacerdotal qui étaient restés souvent opposés : les rites – qui subsistent – sont valorisés par les sentiments qui les inspirent. Toute la doctrine d’Ézéchiel est centrée sur le renouvellement intérieur : il faut se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau, 18.31, ou plutôt Dieu lui-même donnera un « autre » cœur, un cœur « nouveau », et mettra dans l’homme un esprit « nouveau », 11.19 ; 36.26. Comme pour la bienveillance divine qui prévient le repentir, on est ici au seuil de la théologie de la grâce, que développeront saint Jean et saint Paul.
Cette spiritualisation de toutes les données religieuses est le grand apport d’Ézéchiel. Quand on l’appelle le père du Judaïsme, on se réfère souvent à son souci de séparation du profane, de pureté légale, à ses minuties rituelles, et l’on pense aux Pharisiens. Cela est tout à fait injuste : Ézéchiel, comme Jérémie mais d’une autre manière, est à l’origine du courant spirituel très pur qui a traversé le judaïsme et débouche dans le Nouveau Testament. Jésus est le Bon Pasteur qu’Ézéchiel avait annoncé et il a inauguré le culte en esprit que celui-ci avait appelé.
Par un autre de ses aspects, Ézéchiel est à l’origine du courant apocalyptique. Ses visions grandioses préludent à celles de Daniel et il n’est pas étonnant que dans l’Apocalypse de saint Jean on retrouve si souvent son influence.