La crainte de Dieu, comme nous le voyons, n'exclut pas l'audace avec laquelle Habacuc pose ses questions au Créateur. À certains, elles pourraient paraître impies, car on peut même y voir Habacuc, exigeant une réponse du Seigneur, comme s'il lui lançait un défi. Or...
La crainte de Dieu, comme nous le voyons, n'exclut pas l'audace avec laquelle Habacuc pose ses questions au Créateur. À certains, elles pourraient paraître impies, car on peut même y voir Habacuc, exigeant une réponse du Seigneur, comme s'il lui lançait un défi. Or il ne rejette pas ces questions et y répond. Et ici nous découvrons soudain que le Seigneur ne se ferme pas à nous: il est prêt à donner des réponses à toutes nos questions difficiles, pourvu seulement que nous soyons prêts à les entendre et à les comprendre. Bien plus, non seulement il veut que nous saisissions et acceptions sa volonté, mais il ne rejette pas non plus notre désir d'entrer en dialogue avec lui. Après tout, c'est lui qui a doté l'homme de raison, et ses dons ne nous ont pas été donnés pour que nous les laissions pourrir dans un coin reculé du cellier.
Une autre chose est que la seule raison humaine ne suffit pas pour saisir la sagesse suprême; il faut la confiance envers Celui dont l'intelligence est infiniment plus élevée. Car ce que le Seigneur nous révèle est souvent difficile à assimiler pour notre conscience. La confiance en Dieu est d'autant plus nécessaire que la loi sur laquelle les pieux s'appuyaient jusqu'ici est déclarée avoir perdu sa force. La loi, bien sûr, n'en est pas devenue inconsistante, mais sa violation constante a beaucoup affaibli la possibilité de son action pleine et entière. Il faudra payer pour cela: à la place de l'ancien mal, devenu déjà habituel, les Chaldéens apporteront un nouveau mal. En eux, les transgresseurs de la loi affaiblie se heurteront à des « matérialistes élémentaires », qui n'adorent que les choses terrestres compréhensibles. Leur dieu est appelé la force: ils adorent tout ce qui sert à accroître leur puissance.
Les païens chaldéens sont comparés à des pêcheurs qui prennent les hommes dans leurs filets et les envoient en esclavage, et ici nous nous rappelons paradoxalement l'appel du Christ à devenir pêcheurs d'hommes, adressé aux pêcheurs galiléens. Mais ceux qui ont accepté d'être pris dans les filets des apôtres sont, au contraire, délivrés des filets de l'esclavage du péché.
Le court livre d’Habaquq est très soigneusement composé. Il débute par un dialogue entre le prophète et son Dieu : à deux complaintes du prophète répondent deux oracles divins, 1.2–2.4. Le second oracle fulmine cinq imprécations contre l’oppression inique, 2.5-20. Puis le prophète chante, dans un psaume, le triomphe final de Dieu, 3. On a contesté l’authenticité de ce dernier chapitre, mais, sans lui, la composition serait boiteuse. Les indications musicales qui l’encadrent et le ponctuent attestent seulement que ce psaume servit à la liturgie. Il est douteux qu’il faille étendre cet usage cultuel à tout le livre ; son style s’explique suffisamment par l’imitation de pièces liturgiques. Cela ne suffit pas pour faire d’Habaquq un prophète cultuel, un membre du personnel du Temple. Le commentaire d’Habaquq qui provient de Qumrân ne s’étend pas au-delà du chap. 2, mais cela ne signifie rien contre l’authenticité du chap. 3.
On discute sur les circonstances de la prophétie et l’identification de l’oppresseur. On a pensé aux Assyriens ou aux Chaldéens, ou même au roi de Juda, Joiaqim. La dernière hypothèse n’est pas soutenable ; les deux autres s’appuient sur de bons arguments. Si l’on accepte que les oppresseurs représentent les Assyriens, c’est contre eux que Dieu suscite les Chaldéens, 1.5-11, et la prophétie se placerait avant la chute de Ninive en 612. On peut aussi admettre que les oppresseurs sont d’un bout à l’autre les Chaldéens, nommés à 1.6. Ils ont été les instruments de Dieu pour châtier son peuple, mais ils seront châtiés à leur tour pour leur violence inique, car Yahvé s’est mis en campagne pour sauver son peuple, et le prophète attend cette intervention divine avec une angoisse qui fait enfin place à la joie. Si cette interprétation est valable, le livre se date entre la bataille de Karkémish en 605, qui a donné le Proche-Orient à Nabuchodonosor, et le premier siège de Jérusalem en 597. Habaquq serait ainsi de peu postérieur à Nahum et, comme lui, contemporain de Jérémie.
Dans la doctrine des prophètes, Habaquq apporte une note nouvelle : il ose demander à Dieu compte de son gouvernement du monde. Oui, Juda a péché, mais pourquoi Dieu, qui est saint, 1.12, qui a des yeux trop purs pour voir le mal, 1.13, choisit-il les Chaldéens barbares pour exercer sa vengeance, pourquoi fait-il punir le méchant par un plus méchant que lui, pourquoi a-t-il l’air d’aider au triomphe de la force injuste ? C’est le problème du Mal posé sur le plan des nations et le scandale d’Habaquq est aussi celui de beaucoup d’âmes modernes. À lui et à elles vient la réponse divine : par des voies paradoxales, le Dieu tout-puissant prépare la victoire finale du droit, et « le juste vivra par sa fidélité », 2.4, perle de ce petit livre, que saint Paul enchâssera dans sa doctrine de la foi, Rm 1.17 ; Ga 3.11 ; He 10.38.