L’image du Messie s’ouvrait différemment aux différents prophètes. Ce n’était pas parce que l’un d’eux avait raison et qu’un autre se trompait...
L’image du Messie s’ouvrait différemment aux différents prophètes. Ce n’était pas parce que l’un d’eux avait raison et qu’un autre se trompait, mais simplement parce que la personne du Messie était trop immense pour qu’on puisse L’embrasser d’un seul regard des siècles avant Sa venue dans le monde. Sans doute cette grandeur de la personne du Christ était-elle la raison pour laquelle, aux prophètes d’avant l’exil, Il se révélait souvent comme un souverain ou un grand prêtre : quelqu’un comme Lui ne pouvait en aucune façon être un homme ordinaire.
Il y avait toutefois aussi, dans ces prophéties, une révélation au sujet du Royaume : le Messie est vraiment Roi, seulement Il a apporté Son Royaume avec Lui, et celui-ci n’est pas organisé selon les lois du vieux monde. Or c’est justement cela que nous avons le plus de mal à nous représenter : nous ne connaissons pas d’autres royaumes que ceux que nous voyons sur la terre. Les prophètes ne les connaissaient pas non plus, et c’est pourquoi le Royaume messianique leur apparaissait souvent sous la forme d’un État terrestre, bien qu’il y eût presque toujours, dans cet État apparemment tout terrestre, quelque chose qui n’était pas tout à fait terrestre, quelque chose qui n’aurait pas pu exister sans la participation directe de Dieu.
Et c’est à Isaïe de Babylone qu’il fut révélé pour la première fois que la grandeur du Messie n’est pas du tout celle d’un roi terrestre. Selon les critères terrestres, il n’y a en Lui aucune grandeur. Ce n’est pas par hasard qu’Isaïe appelle le Messie par un mot hébreu que l’on peut traduire aussi bien par « enfant » ou « adolescent » que par « serviteur » : dans la société hébraïque, l’esclavage avait toujours un caractère patriarcal ; les serviteurs vivaient dans la maison pratiquement comme les plus jeunes membres de la famille, sans posséder de droits, mais sans manquer pour autant ni d’abri ni de nourriture.
Le Christ n’était évidemment pas esclave, mais le sens de la prophétie n’était pas d’indiquer Sa position sociale ; il était de faire comprendre à chacun que le ministère du Messie n’est pas déterminé par Sa position sociale. Son Royaume n’est pas de ce monde, et pour être Roi Il n’a besoin ni d’armée ni d’appareil d’État. Il demeure le Messie tout en étant, du point de vue de ce monde, personne, et la réussite de Son ministère messianique n’est aucunement liée à une victoire ou à une défaite dans ce monde. Sur fond d’attentes messianiques qui supposaient l’apparition d’un Messie roi terrestre, la prophétie d’Isaïe de Babylone se révélait très actuelle. Malheureusement, au temps de la venue du Christ, si l’on ne l’avait pas oubliée, on ne la prenait pas au sérieux et on ne la comprenait pas littéralement. Mais cela est une autre histoire.
1 f) Ceci est le premier des quatre « chants du Serviteur » (42.1-4 ; 49.1-6 ; 50.4-9 ; 52.13 — 53.12), sur lesquels voir l’Introduction. Certains font terminer ce premier chant au v. 7, d’autres même au v. 4. Dans ce poème, le serviteur est présenté comme un prophète, objet d’une mission et d’une prédestination divine, v. 6, cf. v. 4 ; Jr 1.5, animé par l’Esprit, v. 1, pour enseigner toute la terre, vv. 1 et 3, avec discrétion et fermeté, vv. 2-4, malgré les oppositions. Mais sa mission dépasse celle des autres prophètes, puisqu’il est lui-même alliance et lumière, v. 6, et qu’il accomplit une œuvre de libération et de salut, v. 7.
1 g) L’élection du Serviteur est accompagnée d’une effusion de l’Esprit comme pour les chefs charismatiques de l’ancien temps, les Juges, cf. Jg 3.10, et les premiers rois, Saül, 1 S 9.17, cf. 10.9-10, et David, 1 S 16.12-13 ; comparer 11.1-2. — Le récit du baptême de Jésus, cf. Mt 3.16-17p, associe à la descente de l’Esprit une citation qui combine ce v. et Ps 2.7, et les vv. 1-4 sont appliqués à Jésus par Matthieu (Mt 12.17-21). — En précisant « Jacob, mon serviteur, ... Israël, mon élu », la version grecque témoigne, comme la glose de 49.3, d’une tradition juive qui reconnaissait dans le Serviteur la communauté d’Israël, ainsi désignée dans d’autres textes du Second Isaïe, cf. 41.8.
4 h) « ne cédera » grec, Targ. ; « ne courra » hébr.
6 i) Même terme que celui utilisé en Gn 2.7 pour décrire comment Yahvé « modèle » le corps du premier homme.
8 j) C’est le nom révélé à Moïse, Ex 3.14, celui du seul Existant. Il n’est pas d’autre Dieu que lui, cf. 40.25 ; 43.10-12 ; 44.6-8 ; 45.3, 5-6, 14-15, 18, 20-22 ; 46.5-7, 9 ; 48.11 ; cf. 41.21-29. Il est le créateur universel, 40.12s, 21s, 28 ; 42.5 ; 43.1 ; 44.24 ; 45.9-12, 18 ; 48.13 ; 51.13 ; 54.5, éternel, 41.4 ; 44.6 ; 48.12. Il « ne cédera pas sa gloire à un autre », ici et 48.11. Ce monothéisme triomphant du « livre de la Consolation » reprend ainsi en l’amplifiant par l’affirmation explicite de la transcendance divine le thème antérieur de la « jalousie » de Yahvé, Dt 4.24 ; cf. Ex 20.3.
10 k) Ce « chant nouveau », v. 10, cf. Ps 96.1 ; 98.1 ; 149.1, est une célébration lyrique de la victoire de Yahvé, à laquelle toute la terre est invitée à prendre part.
11 l) Qédar, tribu nomade, cf. 21.16-17 ; La Roche (hébr. Séla, grec Pétra), ville du désert au pays d’Édom, cf. 16.1 ; 2 R 14.7.
15 m) Littéralement « en îles ». — Le v. 15 est en parallélisme antithétique avec 41.18, mais n’est pas une menace ; c’est l’expression de la souveraineté absolue de Yahvé sur la nature.
18 n) Ce n’est pas Dieu qui, sourd et aveugle au sort d’Israël, attire sur lui le malheur, c’est Israël qui est sourd et aveugle il ne comprend pas ce qui lui arrive ni pourquoi cela lui arrive. Cet oracle est parallèle aux directives données à Isaïe lors de sa vocation, cf. 6.10. — Les vv. 21 et 24 semblent être des additions.
19 o) « ami » sens incertain ; le mot hébr. signifie ailleurs « rétribué », mais on peut l’entendre dans le sens de « reçu en amitié ». — « sourd » Sym. et 2 mss ; hébr. répète « aveugle ». — Toute cette répétition de 19a doit être une glose.
20 p) « tu n’entendais » conj. ; « il n’entendait » hébr.
Le prophète Isaïe est né aux environs de 765 av. J.-C. L’année de la mort du roi Ozias, en 740, il reçut dans le Temple de Jérusalem sa vocation prophétique, la mission d’annoncer la ruine d’Israël et de Juda en punition des infidélités du peuple, 6.1-13. Il exerça son ministère pendant quarante ans, qui furent dominés par la menace grandissante que l’Assyrie fit peser sur Israël et sur Juda. On distingue quatre périodes entre lesquelles on peut, avec plus ou moins d’assurance, répartir les oracles du prophète.
Cette participation active aux affaires de son pays fait d’Isaïe un héros national. Il est aussi un poète de génie. L’éclat de son style, la nouveauté de ses images font de lui le grand « classique » de la Bible. Ses compositions ont une force concise, une majesté, une harmonie qui ne seront plus jamais atteintes. Mais sa grandeur est d’abord religieuse. Isaïe a été marqué pour toujours par la scène de sa vocation dans le Temple, où il a eu la révélation de la transcendance de Dieu et de l’indignité de l’homme. Son idée de Dieu a quelque chose de triomphal et d’effrayant aussi : Dieu est le Saint, le Fort, le Puissant, le Roi. L’homme est un être souillé par le péché, dont Dieu demande réparation. Car Dieu exige la justice dans les relations sociales et aussi la sincérité dans le culte qu’on lui rend. Il veut qu’on soit fidèle. Isaïe est le prophète de la foi et, dans les crises graves que traverse sa nation, il demande qu’on se confie en Dieu seul : c’est l’unique chance de salut. Il sait que l’épreuve sera sévère, mais il espère qu’un « reste » sera épargné, dont le Messie sera le roi. Isaïe est le plus grand des prophètes messianiques. Le Messie qu’il annonce est un descendant de David, qui fera régner sur terre la paix et la justice et répandra la connaissance de Dieu, 2.1-5 ; 7.10-17 ; 9.1-6 ; 11.1-9 ; 28.16-17.
Un tel génie religieux a profondément marqué son époque et a fait école. On conserva ses paroles et on y ajouta. Le livre qui porte son nom est le résultat d’un long travail de composition dont il est impossible de restituer toutes les étapes. Le plan définitif rappelle celui de Jérémie (d’après le grec) et d’Ézéchiel : 1-12, oracles contre Jérusalem et Juda ; 13-23, oracles contre les nations ; 24-35, promesses. Mais ce plan n’est pas rigide ; d’autre part, l’analyse a montré que le livre ne suivait qu’imparfaitement l’ordre chronologique de la carrière d’Isaïe. Il a été formé à partir de plusieurs collections d’oracles. Certains groupements remontent au prophète lui-même, cf. 8.16 ; 30.8. Ses disciples, immédiats ou lointains, ont réuni d’autres ensembles, glosant parfois les paroles du maître ou y ajoutant. Les oracles contre les nations, groupés dans 13-23, ont accueilli des pièces postérieures, en particulier 13-14 contre Babylone (exilique). Des additions plus étendues sont : « l’Apocalypse d’Isaïe », 24-27, que son genre littéraire et sa doctrine ne permettent pas de mettre plus haut que le Ve siècle av. J.-C. ; une liturgie prophétique d’après l’Exil, 33 ; une « petite Apocalypse », 34-35, qui dépend du Second Isaïe. Enfin, on a mis en appendice le récit de l’action d’Isaïe lors de la campagne de Sennachérib, 36-39, emprunté à 2 R 18-19 avec l’insertion d’un psaume post-exilique mis dans la bouche d’Ézéchias, 38 9-20.
Le livre a reçu des additions encore plus considérables. Les chap. 40-55 ne peuvent pas être l’œuvre du prophète du VIIIe siècle. Non seulement son nom n’y est jamais mentionné, mais le cadre historique est postérieur d’environ deux siècles : Jérusalem est prise, le peuple est captif en Babylonie, Cyrus est déjà en scène et il sera l’instrument de la délivrance. Certes, la toute-puissance divine pourrait transporter un prophète dans un avenir éloigné, le couper du présent et changer ses images et ses pensées. Mais cela suppose un dédoublement de sa personnalité et un oubli de ses contemporains – vers lesquels il a été envoyé – qui sont sans exemple dans la Bible et contraires à la notion même de la prophétie, qui ne fait intervenir l’avenir que comme un enseignement pour le présent. Ces chapitres contiennent la prédication d’un anonyme, un continuateur d’Isaïe et un grand prophète comme lui, que, faute de mieux, nous appelons le Deutéro-Isaïe ou le Second Isaïe. Il a prêché en Babylonie entre les premières victoires de Cyrus, en 550 av. J.-C., qui laissaient présager la ruine de l’empire babylonien, et l’édit libérateur de 538, qui permit les premiers retours. Le recueil, sans être réellement composé, offre plus d’unité que les chap. 1-39. Il s’ouvre par l’équivalent d’un récit de vocation prophétique, 40.1-11, et il s’achève par une conclusion, 55.6-13. D’après ses premiers mots : « Consolez, consolez mon peuple », 40.1, on l’appelle le « livre de la Consolation d’Israël ».
C’est en effet son thème principal. Les oracles des chap. 1-39 étaient généralement menaçants et pleins d’allusions aux événements des règnes d’Achaz et d’Ézéchias ; ceux des chap. 40-55 sont détachés de ce contexte historique et ils sont consolants. Le jugement a été accompli par la ruine de Jérusalem, le temps de la restauration est proche. Ce sera un complet renouveau et cet aspect est souligné par l’importance donnée au thème de Dieu créateur joint à celui de Dieu sauveur. Un nouvel Exode, plus merveilleux que le premier, ramènera le peuple à une nouvelle Jérusalem, plus belle que la première. Cette distinction entre deux temps, celui des « choses passées » et celui des « choses à venir », marque le début de l’eschatologie. Par rapport au premier Isaïe, la pensée est plus théologiquement construite. Le monothéisme est affirmé doctrinalement et la vanité des faux dieux est démontrée par leur impuissance. La sagesse et la providence insondables de Dieu sont mises en relief. L’universalisme religieux s’exprime clairement pour la première fois. Ces vérités sont dites sur un ton enflammé et avec un rythme bref, qui manifestent l’urgence du salut.
Dans le livre sont enclavées quatre pièces lyriques, les « chants du Serviteur », 42.1-4 (5-9) ; 49.1-6 ; 50.4-9 (10-11) ; 52.13–53.12. Ils présentent un parfait serviteur de Yahvé, rassembleur de son peuple et lumière des nations, qui prêche la vraie foi, qui expie par sa mort les péchés du peuple et est glorifié par Dieu. Ces passages sont parmi les plus étudiés de l’Ancien Testament et l’on ne s’accorde ni sur leur origine ni sur leur signification. L’attribution des trois premiers chants au Second Isaïe reste très vraisemblable ; il est possible que le quatrième soit l’œuvre d’un de ses disciples. L’identification du Serviteur est très discutée. On y a souvent vu une figure de la communauté d’Israël, à laquelle d’autres passages du Second Isaïe donnent effectivement le titre de « serviteur ». Mais les traits individuels sont trop marqués et c’est pourquoi d’autres exégètes, qui forment actuellement la majorité, reconnaissent dans le Serviteur un personnage historique du passé ou du présent ; dans cette perspective, l’opinion la plus attrayante est celle qui identifie le Serviteur avec le Second Isaïe lui-même ; le quatrième chant aurait été ajouté après sa mort. On a combiné aussi les deux interprétations en considérant le Serviteur comme un individu incorporant les destinées de son peuple.
De toute manière, une interprétation qui se limiterait au passé ou au présent ne rend pas suffisamment compte des textes. Le Serviteur est le médiateur du salut à venir et cela justifie l’interprétation messianique qu’une partie de la tradition juive elle-même a donnée de ces passages, moins l’aspect de la souffrance. Ce sont au contraire les textes sur le Serviteur souffrant et son expiation vicaire que Jésus a retenus en les appliquant à lui-même et à sa mission, Lc 22.19-20, 37 ; Mc 10.45, et la première prédication chrétienne a reconnu en lui le Serviteur parfait annoncé par le Second Isaïe, Mt 12.17-21 ; Jn 1.29.
La dernière partie du livre, chap. 56-66, a été considérée comme l’œuvre d’un autre prophète qu’on a appelé le « Trito-Isaïe », le Troisième Isaïe. On reconnaît généralement aujourd’hui que c’est un recueil composite. Le Psaume de 63.7–64.11 paraît antérieur à la fin de l’Exil ; l’oracle de 66.1-4 est contemporain de la reconstruction du Temple vers 520 av. J.-C. La pensée et le style des chap. 60-62 les apparentent de très près au Second Isaïe. Les chap. 56-59, dans leur ensemble, peuvent dater du Ve siècle av. J.-C. Les chap. 65-66 (sauf 66.1-4), qui ont une forte saveur apocalyptique, ont été datés de l’époque grecque par certains exégètes, mais d’autres les placent au lendemain du retour de l’Exil. Prise en général, cette troisième partie du livre apparaît comme l’œuvre des continuateurs du Second Isaïe ; c’est le dernier produit de la tradition isaïenne qui a prolongé l’action du grand prophète du VIIIe siècle.
On a retrouvé dans une grotte du bord de la mer Morte un manuscrit complet d’Isaïe datant probablement du IIe siècle avant notre ère. Il s’écarte du texte massorétique par une orthographe particulière et par des variantes dont certaines sont utiles pour l’établissement du texte. Elles sont indiquées dans les notes par le sigle 1 QIsa.